Point du murli du jour (12/10/2017)
Ma forme physique n'est pas grande. Tout comme on dit que l'âme est une étoile et qu'elle réside au centre du front, Je suis également l'Âme suprême. Il est le plus célébré. Il est l'Océan de connaissance, mais Il n'est pas aussi grand que cette image. Si c'était le cas, Il ne pourrait pas entrer dans ce corps. C'est lorsqu'ils adorent un Shiva lingam qu'ils en font une grande forme. Ils disent qu'Il a la forme d'un pouce.

Extrait du Katha Upanishad

2-I-12. Le Purusha (cf.1-III-11), de la taille d'un pouce, réside à l'intérieur du corps. Le réalisant comme Seigneur du passé et du futur, on ne cherche plus dès lors à se protéger. C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

2-I-13. Le Purusha, haut d'un pouce, est semblable à une flamme sans fumée, et Il est le Seigneur du passé et du futur. Tel qu'Il existe en cet instant, tel Il existera demain. C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

2-III-17. Le Purusha (cf. 2-III-8), de la taille d'un pouce, qui est le Soi intérieur, est assis en tant qu'hôte permanent dans le cœur de toute créature vivante. On doit, par des efforts soutenus, Le séparer de son propre corps (matériel et subtil – NdT), de la même façon qu'on sépare la tendre tige de la feuille, dans un brin d'herbe. On doit parvenir à Le connaître dans Sa pureté et Son immortalité – oui, connaître le Lumineux et l'Éternel. »

Katha Upanishad

Upanishad-Conte

Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version anglaise de Vidyavachaspati V. Panoli,
et celle de Swami Nikhilananda, dans "The Upanishads - A New Translation"

Remarque préliminaire : Le texte canon de cette Upanishad est partiellement lacunaire dans sa 1ère partie, les éléments situant le dialogue et le changement de personnage manquaient, ce qui lui donnait une obscurité qui avait - hélas - tissé une réputation bien établie. Je me suis donc aidée, au surplus, de l'excellente version complétée par le Swami Nikhilananda, de l'Ordre de Shri Ramakrishna, auteur de nombreux commentaires dans la plus pure tradition de l'Advaita Védanta, et je livre une traduction française plus assurée, plus alerte, et plus attrayante... que cette Upanishad-conte méritait vraiment ! Ainsi éclairée, elle se révèle comme pouvant figurer la majeure parmi les majeures, tant elle fore autour de la question fondamentale : la mort, ou comment faire de cette vie autre chose qu'un passage entre deux morts...

Katha signifie « histoire, discussion », les kathakas étaient des bardes, rhapsodes et exégètes des contes tirés des Écritures...

 

Om ! Puisse-t-Il nous protéger tous deux, et nous dévoiler la nature de la Connaissance;
Puisse-t-Il nous nourrir tous deux des fruits de la Connaissance;
Puissions-nous conjointement atteindre à la force que confère la Connaissance,
Que notre étude nous apporte l'illumination;
Qu'il n'y ait aucune trace de haine en nous, ni entre nous !

Om ! Shanti ! Shanti ! Shanti !
Om ! Paix ! Paix ! Paix !

 

Adhyaya 1, Valli I - Chapitre 1, Liane I

1-I-1. Un sage du nom de Vajasravasa, ainsi va l'histoire, désira un jour accumuler beaucoup de mérite et il accomplit un sacrifice Vishvajit, lequel consiste à faire don de tous ses biens. Or, cet homme avait un fils, nommé Nachiketas.

1-I-2. Lors de la distribution des biens paternels, une grande foi envahit le cœur de Nachiketas, qui était encore un jeune garçon.

1-I-3. Il se dit : Elles ont bu leur dernière eau, brouté leur dernière herbe, épuisé tout le lait qu'elles pouvaient donner, et ne vêleront plus jamais, ces vaches que mon père offre ainsi, tant elles sont vieilles ! Ils sont certainement lugubres, ces mondes où s'en ira celui qui fait un tel don !

1-I-4. Il se tourna subitement vers son père : « Mon père ! À qui donc allez-vous me donner, moi, votre fils ? » Une seconde fois, une troisième fois, il reposa cette question, avant que le père ne réponde : « À Yama, le dieu de la Mort, je vais te donner. »

1-I-5. Nachiketas pensa : Dans la multitude (qui ira vers Yama), je viens en tête; dans la multitude (de tous ceux qui sont allés ou iront vers Yama), je suis au milieu. Mais en aucun cas, je ne puis être le dernier ! Quel sombre souhait du Roi de la Mort mon père sert-il aujourd'hui, en me livrant ainsi à Lui ?

1-I-6. Il dit alors à son père : « Regarde en arrière, et vois ce qu'il advint de nos ancêtres; regarde autour de toi, et observe ce qu'il en est de nos contemporains. Comme les céréales dans les champs, les humains mûrissent, tombent, puis renaissent. »

[Nachiketas arrive maintenant au royaume de Yama.]

1-I-7 En vérité, c'est avec un éclat semblable à celui de Vaishvanara (1) qu'un Brahmane entre comme invité dans une demeure. Le maître de maison lui offre un siège et lui fait amener de l'eau, pour lui être agréable. Ô Yama, fils de Vivasvat (2), fais-lui donc amener de l'eau ! 

1 Vaishvanara : L'Être universel; le Soi à l'état de veille (jagrat), qui est le support de l'état de veille ou conscience du corps physique (sthula sharira); la conscience du monde extérieur.
2 Vivasvat : L'un des douze Principes souverains (cf. Adityas), représentant la Morale ou Loi des ancêtres. Il est le père de Vaivasvata Manu, le Législateur et premier-né de l'humanité actuelle, et de Yama, dieu de la Mort.

1-I-8. Espoirs, attentes, relations propices avec des êtres pieux, mérite des paroles agréables, gains procurés par les sacrifices et les actes méritoires, fils, bétail – tout cela est détruit pour l'homme insensé chez qui séjourne un Brahmane qui n'y mange rien.

[Mais l'accueil de Yama enfreint les coutumes ci-dessus. Il dédaigne Nachiketas.]

1-I-9. Yama prit la parole : « Ô jeune Brahmane, je te salue ! Tu es un hôte vénérable et voici trois jours et trois nuits que tu es sous mon toit, sans avoir mangé ! En compensation, je te laisse choisir trois vœux, un pour chaque nuit. Ô jeune Brahmane, que la paix soit en moi ! »

1-I-10. Nachiketas lui répondit : « Ô Yama, je souhaite que Vajasravasa, mon père, du clan des Gautama, soit soulagé de ses angoisses, qu'il devienne calme et gai, et qu'il ne ressente aucune colère contre moi. Qu'il me reconnaisse et me fasse bon accueil à mon retour, lorsque tu m'auras libéré et renvoyé chez moi. Voilà, sur les trois vœux, le premier de mon choix. »

1-I-11. Yama : « Uddilaki, fils d'Aruna [autre nom du père de Nachiketas], te reconnaîtra et sera vis-à-vis de toi comme par le passé. T'ayant vu libéré des griffes de la mort par un effet spécial de ma faveur, il y gagnera un sommeil paisible toutes les nuits, et ne sera plus jamais en colère contre toi. »

1-I-12. Nachiketas : « Dans les mondes célestes, il n'existe aucune crainte, quelle qu'elle soit. Car toi, ô Mort, tu n'y pénètres pas, et nul n'y craint le grand âge. Ayant abandonné derrière eux toutes les faims et toutes les soifs, hors d'atteinte des affres de la souffrance, les humains parvenus aux Cieux n'y connaissent que réjouissances.

1-I-13. Ô Yama, tu connais le sacrifice par le Feu, qui mène aux Cieux. Explique-le moi, car grande est ma foi. C'est par ce Feu que les résidents des mondes célestes sont parvenus à l'immortalité. Voilà, sur les trois vœux, le second de mon choix. »

1-I-14. Yama :  « Je connais bien ce sacrifice du Feu, qui mène aux Cieux, et je vais te l'enseigner. Écoute-moi bien attentivement ! Sache que ce Feu qui est le moyen de parvenir aux Cieux, est aussi le support de l'univers, et qu'il se trouve occulté dans le cœur des humains, où le trouvent ceux qui parviennent à la Sagesse. »

1-I-15. Yama lui parla alors longuement de ce Feu à la source de tous les mondes manifestés, mais aussi des sortes de briques à utiliser pour bâtir l'autel sacrificiel, en quel nombre, de quelle façon attiser la flamme, et Nachiketas répéta chaque instruction, telle qu'entendue, pour la mémoriser. Et la Mort se réjouissait d'avoir un si bon élève, et parlait encore et encore.

1-I-16. Yama – que Son âme soit exaltée ! – ajouta : « Tiens, je t'accorde une faveur supplémentaire : qu'à partir de cet instant-même, ce sacrifice du Feu soit connu sous ton nom ! Et accepte donc ce collier-chaîne dont les maillons sont tous différents. »

1-I-17. Quiconque depuis lors accomplit trois fois ce sacrifice de Nachiketas, après avoir reçu la triple instruction et mené à son terme le triple karma (1), transcende la naissance et la mort. Il connaît ce Feu né de Brahman, omniscient, brillant et adorable, il L'a réalisé et est parvenu à la Paix suprême.

1 Karma : « action, acte » - 1) tout acte, toute action; 2) le principe de cause et d'effet; 3) la conséquence ou fruit de l'action (karmaphala), mais aussi la conséquence lointaine (uttaraphala) qui, à moyen ou long terme, reviendra vers son auteur. Les trois types de karma sont : a) le samchita karma, karma accumulé; b) le prarabdha karma, karma activé; c) le kriyamana ou agami karma, le karma en création.

1-I-18. Celui qui, connaissant les triplicités associées à l'art du sacrifice par le feu (cf. 1-I-15), empile les briques pour le Feu de Nachiketas en conformité à ce savoir, rejette au loin les chaînes de la mort avant même que son corps n'entre en décrépitude, et, victorieux de la souffrance, se réjouit déjà dans la félicité des Cieux.

1-I-19. Yama : « Tel est le Feu, ô Nachiketas, qui mène vers les Cieux, et c'était l'objet de ton second vœu ! Désormais, le monde parlera de ce Feu comme étant associé à toi. Et maintenant, ô Nachiketas, choisis ton troisième vœu. »

1-I-20. Nachiketas : « Un doute subsiste sur le sort de l'homme après sa mort : selon les uns, il existe toujours, selon les autres, il n'existe plus. Quant à moi, je ne le saurai qu'après que tu me l'aies enseigné. Voilà, sur les trois vœux, le troisième de mon choix. »

1-I-21. Yama répliqua : « Sur ce point, le doute a subsisté même chez les dieux, et cela depuis les temps jadis. La nature de l'Atman (1) est d'une telle subtilité, que cela n'est pas facile à comprendre. Demande donc un autre vœu, ô Nachiketas ! N'insiste pas, et épargne-moi d'avoir à tenir un tel engagement ! »

1 Atman : le Soi, le principe spirituel universel qui est le substrat des individualités vivantes. L'Atman est le Soi éternel et universel, l’Âme suprême, l’Absolu, Brahman.

1-I-22. Nachiketas : « Ô Yama, si même les dieux entretiennent toujours des doutes à ce sujet et que Toi, la Mort, tu confirmes qu'il est malaisé à comprendre, je conçois qu'il n'est pas d'enseignant qui puisse t'être supérieur sur un tel sujet ! Et assurément, nul autre vœu ne peut valoir celui-ci. »

1-I-23. Yama : « Demande-moi des fils et petits-fils qui deviendront centenaires. Demande-moi des troupeaux entiers de bétail, des éléphants, des chevaux et de l'or. Demande-moi un vaste domaine sur la terre des humains, où tu vivras autant d'automnes que tu le désireras.

1-I-24. S'il est un autre vœu que tu puisses juger égal à celui-ci, demande-le moi : ainsi la richesse et la longévité. Puisses-tu devenir roi, ô Nachiketas, et régner sur un vaste royaume. Je t'accorderai de pouvoir jouir de tout ce que tu pourras désirer !

1-I-25. Tous ces désirs qui sont si difficiles à obtenir dans ce monde des mortels, quels qu'ils puissent être, choisis donc parmi eux. Vois ces belles et jeunes nymphes dans leurs chariots, qui jouent du luth – aucun mortel n'a jamais pu en obtenir une. Je te les offre, et elles seront tes douces esclaves. Mais, ô Nachiketas, ne me demande pas de t'éclairer le mystère de la mort ! »

1-I-26. Nachiketas lui répondit : « Tous ces biens, ô Mort, sont éphémères et ne durent que jusqu'au petit matin ! De plus, les plaisirs épuisent la vigueur de tous les sens dans l'homme. Et la vie, même la plus longue, est en vérité bien courte ! Garde donc ces chevaux, ces danses et ces chants, pour Ton propre plaisir.

1-I-27. Les richesses ne procureront jamais le bonheur à l'homme. Qui plus est, puisque je T'ai vu face à face, j'obtiendrai forcément la richesse (1); et la durée de ma vie sera de toute façon fixée par Toi. Aussi le seul vœu qui me satisfasse est bel et bien celui que je t'ai demandé.

1 C'est une croyance populaire immémoriale, répandue un peu partout et pas seulement en Inde : quiconque a vu la Mort en face et en a réchappé, est né "fortuné", assurément. Et ne saurait, logiquement, souffrir de pauvreté durant sa vie !

1-I-28. Après avoir eu le privilège d'un séjour chez les impérissables et les immortels, et y avoir appris que ses souhaits les plus ardents pouvaient être satisfaits par eux, quel mortel résidant ici-bas se réjouirait d'une grande longévité, lui qui est devenu conscient du caractère éphémère de la beauté, des plaisirs et des joies ici-bas ?

1-I-29. Ô Yama, dévoile-moi ce grand Au-delà, qui est d'une telle obscurité pour les mortels. Moi, Nachiketas, je ne te supplie d'aucune autre faveur que de me faire pénétrer dans le grand mystère de l'Au-delà ! »

 

Adhyaya 1, Valli II - Chapitre 1, Liane II

1-II-1. Yama expliqua : « Ce qui est préférable, est une chose; autre chose, et bien différent, est ce qui est agréable et procure du plaisir. Ces deux catégories – le préférable et l'agréable – servent des buts différents, mais l'une comme l'autre enchaînent les humains. Cependant, du bien s'ensuit pour celui qui – des deux – choisit le préférable. Celui qui choisit l'agréable, déchoit face au but et rate la cible.

1-II-2. Le préférable et l'agréable vont à la rencontre de tout homme. L'intelligent les examine bien, les évaluant avec discrimination. Certes, l'intelligent opte pour le préférable, tandis que l'ignorant sélectionne tout de suite l'agréable, en vertu de la cupidité qui pousse à saisir tout ce qu'on ne possède pas, et de l'avarice qui pousse à préserver ce qui est déjà en notre possession.

1-II-3. Bravo, ô Nachiketas, tu as dédaigné tous les objets de désir, chéris et convoités par le plus grand nombre, car tu as pesé leur peu de valeur. Tu as décliné mon offre de la voie des richesses, sur laquelle périssent plus d'un mortel.

1-II-4. Ce qui est connu comme étant l'ignorance, et ce qui est connu comme étant la connaissance, sont diamétralement opposés, et mènent à des voies différentes. Je te considère, ô Nachiketas, comme un de ceux qui aspirent à la connaissance, car les plaisirs – aussi nombreux puissent-ils t'être proposés – ne peuvent te détourner de ta détermination initiale.

1-II-5. Vivant au sein de l'ignorance tout en s'estimant intelligents et éclairés, les ignorants tournent inlassablement en rond, trébuchant sur des chemins tordus, semblables à des aveugles menés par des aveugles.

1-II-6. L'Au-delà jamais ne se révèle à celui qui est dénué de discrimination, insouciant et qui, trompé par l'illusion de la richesse, devient négligent. Celui qui pense : “Ce monde seul existe, et nul autre” tombera encore et encore sous mon joug.

1-II-7. Innombrables sont-ils, ceux qui ne sont pas aptes à écouter des enseignements relatifs au Soi; innombrables aussi, ceux qui – capables d'écouter un enseignement – ne le comprennent pas. Merveille de rareté, celui qui expose la nature véritable du Soi, qui L'a atteint et en parle avec compétence. Oui, en vérité, précieuse et merveilleuse est l'expérience de l'Atman enseignée par un instructeur compétent !

1-II-8. L'Atman, lorsqu'enseigné par un instructeur médiocre, est malaisé à comprendre, car Il est saisi de diverses façons par les intervenants (du débat philosophique). Par contre, lorsqu'Il est exposé par un maître qui a réalisé l'unification en son propre Soi, aucun doute ne subsiste alors, car l'Atman, étant plus subtil que l'infiniment subtil, reste inconnaissable par la méthode argumentative.

1-II-9. Cette connaissance du Soi que tu as atteinte, ce n'est certes pas au moyen de l'argumentation que tu y es parvenu. Ô très cher, cette doctrine mène à la connaissance authentique uniquement lorsqu'elle est enseignée par un instructeur qui n'est pas un pur logicien. Oui, vraiment, tu es enraciné dans la vérité, ô Nachiketas ! Puissent les chercheurs te ressembler tous ! »

1-II-10. Et Yama continua : « Je le sais bien, le trésor karmique qui résulte des actes justes est impermanent, car rien de ce qui est permanent ne peut être atteint au moyen du transitoire. Moi-même, dieu de la Mort, j'ai dû sacrifier au Feu de Nachiketas en utilisant des matériaux périssables, et je suis ainsi parvenu à ma position actuelle, qui n'est que relativement éternelle.

1-II-11. L'assouvissement de tous les désirs, la fondation de l'univers, les fruits intarissables des sacrifices (1), l'autre rive où toute crainte est bannie, la voie large où l'on récolte louanges et prestige, le vaste royaume et le statut royal – tout cela a miroité devant tes yeux, et ta sage intelligence t'a incité à les repousser résolument.

1 Dans tout sacrifice védique, solennel ou domestique, une portion bien définie des offrandes est réservée à Yama, dieu de la Mort, mais aussi à d'autres divinités, aux ancêtres familiaux, etc.

1-II-12. Le sage qui, au moyen de la concentration sur le Soi, réalise cet Unique, intemporel, lumineux, difficile à contempler car non-manifesté, occulté derrière la manifestation, et qui réside dans le mental supérieur (buddhi) (1) et repose dans le corps – cet homme-là, indéniablement, abandonne derrière lui plaisir et souffrance.

1 Buddhi : La Raison, l'Intellect, le facteur dans l'appareil psychique qui perçoit et détermine. 1) L’intellect supérieur : raison, discrimination, jugement; 2) une des 4 fonctions de l’organe interne, l’antahkarana; 3) aptitude à juger et à décider selon la sagesse; 4) souvent traduit par « le mental » avec connotation de sagesse, d’intellect supérieur.

1-II-13. Le mortel qui a entendu parler de tout cela et qui l'a bien compris, qui a dès lors établi une claire discrimination entre d'une part cet Atman, qui est l'âme véritable du dharma (1), d'autre part son corps et tous les autres objets physiques, et qui a réalisé l'essence subtile du Soi, – cet homme-là se réjouit, car il a obtenu ce qui est source de félicité. Le royaume de Brahman, je crois, s'ouvre grand devant toi, ô Nachiketas. »

1 Dharma : Dérivé de la racine « dhri » = porter, soutenir, maintenir, dharma signifie religion, loi, mérite moral, rectitude, bonnes œuvres, code de conduite; ce qui est conforme à l’ordre, à la loi, au devoir, à la justice, dans leur plus haute acception. Cette notion, très large et complexe, est fondamentale à la pensée hindoue. Dans le langage courant, dharma signifie droiture, vertu et religion, se résumant en la voie qui sera propice à l'évolution spirituelle maximale dans cette incarnation; c'est l'un des 4 buts de la vie humaine, les 3 autres buts étant Kama (les plaisirs des sens), Artha (l'acquisition de biens  matériels) et Moksha (la libération), ce dernier étant considéré comme le plus noble, mais impliquant l'accomplissement préalable de dharma.

1-II-14. Nachiketas reprit la parole : « Cela qui est, et que tu vois comme différent de la droiture (dharma) et de la non-droiture (adharma) (1), différent de la cause et de l'effet, différent de ce qui fut et de ce qui sera – parle-moi, je t'en prie, de Cela. »

1 Adharma : (opposé ou négatif de dharma) – Pensées, paroles ou actes qui transgressent la Loi divine. L'iniquité, l'irréligion, le démérite.

1-II-15. Yama : « Le but ultime, qui est exposé dans tous les Védas, que visent toutes les formes d'ascèses, et qui est ce que désirent les hommes et qui motive leur vie de continence (Brahmacharya) (1), ce but, je te le dis en peu de mots : c'est Om.

1 Brahmacharya : 1) chasteté absolue, en pensée, en paroles et en actions; 2) maîtrise parfaite des sens; 3) 1ère partie de la vie d’un hindou: célibat, étude (spirituelle ou autre) et auto-discipline.

1-II-16. Cette syllabe Om est en vérité le Brahman, et c'est le moins qu'on puisse en dire; cette syllabe est en vérité le Brahman, et c'est le plus qu'on puisse en dire ! Quiconque connaît cette syllabe, obtient tout ce qu'il désire.

1-II-17. C'est le meilleur des supports; c'est le plus haut des supports. Quiconque connaît ce support est tenu en grande estime dans le monde de Brahma (Brahmaloka) (1).

1 Brahmaloka : « le séjour céleste » - Le plus haut des mondes ou plans de conscience, Satyaloka, plan de la Réalité absolue, aussi appelé Brahmaloka, correspond au sahasrara chakra (le chakra coronal).

1-II-18. Le Soi tout-connaissant est non-né, et impérissable. Il n'a pas d'origine, et n'a rien engendré. Il est non-né, sans âge, Il est très ancien et vivra jusqu'à la fin du temps, et Il n'est pas tué quand le corps est tué.

1-II-19. Si le tueur pense qu'il tue effectivement, et si la victime pense que son Soi est effectivement tué, l'un et l'autre témoignent d'une conception erronée. Le Soi ne donne pas la mort, le Soi ne meurt pas (1).

1 Attention ! Sorti de son contexte, ou lu hâtivement, ce genre d'aphorisme très elliptique prête au contre-sens et à la confusion totale des valeurs ! Réfléchissez par vous-même sur le sens réel de cet aphorisme, et sur les situations morales où il porte un éclaircissement spirituel.

1-II-20. Le Soi, qui est plus subtil que toute subtilité et plus grand que toute grandeur, siège dans le cœur (1) de toute créature. Celui qui a maîtrisé tous ses désirs peut contempler la gloire majestueuse du Soi à travers ses sens apaisés et son esprit pacifié, et il se libère dès lors de toute souffrance.

1 Il ne s'agit pas d'une métaphore poétique : selon la physiologie yoguique, l'atome-germe de la conscience est situé dans le chakra du cœur, l'anahata.

1-II-21. Demeurant assis, Il voyage au loin; demeurant immobile, Il se déplace partout. Qui donc, si ce n'est moi (1), peut connaître ce lumineux Atman qui tout à la fois se réjouit et demeure indifférent ?

1 C'est Yama qui parle ici. Mais ce “moi” ne désigne-t-il pas l'ahamkara de toute créature qui héberge le Soi en son cœur ?

1-II-22. L'homme sage, qui a réalisé la présence de l'incorporel Atman à l'intérieur de tout corps, et qu'Il est fermement établi en toute chose périssable, qu'Il est grand et tout-pénétrant, ne connaît plus le chagrin.

1-II-23. On n'atteint pas à l'Atman par l'étude des Védas, ni au moyen de l'intellect, ni à force d'écouter des enseignements. Seul l'aspirant sincère qui désire ardemment L'atteindre, peut Le trouver. À celui-là, l'Atman révélera de lui-même Sa nature authentique.

1-II-24. Nul ne peut atteindre à l'Atman, qui ne s'est pas abstenu de toute conduite négative, dont les sens ne sont pas maîtrisés, dont le mental n'est pas concentré et dont l'esprit n'est pas établi dans la paix. Car celui-ci ne peut se réaliser qu'au moyen de la connaissance par expérience directe de la Réalité.

1-II-25. Ce Soi – cet Atman pour lequel les Brahmanes (1) et les Kshatriyas (2) ne sont pour ainsi dire que des aliments, et la Mort un simple condiment – qui donc peut savoir où Il se trouve ? »

1 Brahmane : le prêtre, le membre de la 1ère caste, dont l'unique fonction sociale est sacerdotale, et qui a la responsabilité d'enseigner les Écritures et de propager le dharma. Selon les Upanishads, est brahmane – non pas celui qui est né dans cette caste – mais celui qui s'est voué à la recherche du Brahman (Atman, Purusha, Tat... en sont des équivalents), c'est à dire de la libération absolue et définitive.
2 Kshatriya : le guerrier, l'homme politique, sur lequel repose la sécurité et la stabilité de l'État; membre de la 2ème caste (varna).

 

Adhyaya 1, Valli III - Chapitre 1, Liane III

1-III-1. (Suite de l'enseignement de Yama à Nachiketas) : « Ils sont deux à résider à l'intérieur du corps, au plus profond de la conscience, dans l'akasha (1) extrêmement subtil du cœur (cf. 1-II-20), et qui jouissent séparément des fruits de leurs propres actions vertueuses (2). Les connaisseurs de Brahman les décrivent comme lumière et ombre, mais aussi les chefs de famille qui ont offert des oblations aux cinq Feux, et ceux qui ont accompli trois fois le sacrifice de Nachiketas.

1 Akasha : « espace, éther » - Le milieu spirituel dans lequel la manifestation se déploie. Principe de la matière ultra-subtile qui est le substrat de l’univers. C'est l'un des cinq éléments-racines, à partir des multiples combinaisons desquels toute la Création a opéré. Cf. bhuta et les 36 tattvas.
2 Les deux sont le soi et le Soi, l'âme inférieure (jiva) et l'Âme supérieure (Atman). Ils sont le plus souvent figurés sous la parabole des deux oiseaux, très célèbre, que l'on trouve dans les Upanishads suivantes : Mundaka Up, III-i-1, Rudra Hridaya Up (shlokas non numérotés), Svetasvatara Up, IV-6, Gopala Tapaniya Up, chap. II, 23, et Annapurna Up, IV-32.

1-III-2. Puissions-nous, disent-ils, savoir accomplir le Feu de Nachiketas, car il est un pont pour le sacrificateur, et puissions-nous également connaître cet impérissable Brahman, que recherchent tous ceux qui sont désireux de traverser vers l'autre rive, là où n'existe plus ni crainte ni souffrance.

1-III-3. Sache-le, le Soi est le maître du chariot; le corps est le chariot; le mental est le conducteur, et l'esprit est les rênes.

1-III-4. Les sens sont, dit-on, les chevaux; les objets visibles pour les chevaux et le mental sont la voie. Chez le sage, l'Atman – qui est couplé au corps, aux sens et au mental – est le maître qui jouit de la traversée. Le sage l'appelle “le jouisseur”.

1-III-5. Si le mental supérieur (buddhicf. 1-II-12), lorsqu'il est couplé à un mental qui sautille de distraction en distraction, perd à la longue sa capacité discriminante – les sens sont alors aussi peu contrôlables que des chevaux vicieux pour un cocher.

1-III-6. Inversement, si la buddhi, lorsqu'elle est couplée à un mental qui se réfrène et reste concentré, développe une forte capacité discriminante – les sens sont alors aisément contrôlables, tels des chevaux dociles pour un cocher.

1-III-7. Si la buddhi, lorsqu'elle est couplée à un mental qui sautille de distraction en distraction, perd à la longue sa capacité discriminante et, par conséquent, reste toujours impure – alors l'âme incarnée n'atteint jamais le but, mais demeure prisonnière de la roue des naissances et des morts (samsara).

1-III-8. Inversement, si la buddhi, lorsqu'elle est couplée à un mental qui se réfrène et reste concentré, développe une forte capacité discriminante et, par conséquent, reste toujours pure – alors l'âme incarnée atteint le but. Pour elle, il n'y aura plus de renaissance.

1-III-9. L'homme chez qui la fonction de discrimination est le conducteur du chariot, qui utilise un mental contrôlé en guise de rênes, cet homme-là suit la voie jusqu'à son terme – et il atteint à l'état suprême de Vishnu.

1-III-10. Les objets sensoriels sont plus subtils que les sens, et le mental est encore plus subtil qu'eux. L'esprit est encore plus subtil que le mental, et encore plus subtil que l'esprit est Mahat (1), l'Hiranyagarbha (2).

1 Mahat : 1) le premier-né; le germe originel non évolué du principe créateur d'où sont issus tous les phénomènes du monde matériel; 2) l'Intelligence cosmique, selon le Samkhya, à distinguer de manas, l'intellect abstrait et concret; le 2ème des 25 éléments ou tattvas dénombrés par le Samkhya; 3) synonyme de Hiranyagarbha, selon le Védanta.
2 Hiranyagarbha : (hiranya = or; garbha = embryon, œuf) : 1) « Celui qui est né de l’Œuf d’or », l’une des épithètes de Brahma; 2) état subtil de l’être; 3) la manifestation considéré sous son aspect subtil; équivalent de sutratma. Cf. Ishvara et virat.

1-III-11. Le non-manifesté (avyakta) (1) est plus subtil que Mahat, et encore plus subtil que le non-manifesté est le Purusha (2). Il n'est rien qui soit plus subtil que le Purusha; Il est l'ultime fin, Il est le but suprême.

1 Avyakta : le non-développé; le non-manifesté, l’Indifférencié; l’état causal.
2 Purusha : Le Principe psychique universel; s’oppose à Prakriti dans le système dualiste du Samkhya. Esprit et Matière, respectivement, mais aussi principes mâle et femelle, Purusha est la pure Conscience non-manifestée, par opposition à Prakriti, la nature naturante, l'énergie de la manifestation à travers laquelle les univers se déploient. Par extension, notamment dans les Upanishads, Purusha se réfère à Brahman en tant qu'Homme Cosmique, « possédant mille têtes, mille yeux, mille jambes, incluant la Terre dans son corps, se diffusant dans toutes les directions, à l'intérieur de l'animé comme de l'inanimé » dit aussi le Rig Véda.

1-III-12. Le Soi, qui est occulté au plus profond de tous les êtres, ne dégage pas d'éclat lumineux. Mais pour les voyants du plan subtil qui utilisent un intellect bien affûté, et sont donc capables de percevoir les objets subtils, Il est visible.

1-III-13. Le sage doit fusionner son discours avec son esprit, et son esprit avec son intellect. Puis il doit fusionner son intellect avec le Mental cosmique (Mahat) (cf. 1-III-10), et finalement arriver à fusionner Mahat avec le Soi, immergé dans la paix suprême.

1-III-14. Aspirant, lève-toi ! Éveille-toi ! Va trouver les plus grands maîtres et apprends auprès d'eux. Car ce sentier est aussi affûté que le fil du rasoir, périlleux, et difficile à traverser. C'est ce qu'affirment les sages.

1-III-15. Par la réalisation de l'Atman, dénué de sons, intangible, sans forme, sans changement ni décrépitude, sans saveur, éternel, inodore... par la réalisation de cet Atman qui est sans commencement ni fin, au-delà de Mahat et parfaitement constant, l'homme se libère des mâchoires de la mort.

1-III-16. Par la suite, tout homme suffisamment éveillé qui aura écouté puis narré cette histoire, laquelle restera éternellement comme celle de Nachiketas racontée par Yama, cet homme-là parviendra à la gloire du séjour céleste, le Brahmaloka (cf. 1-II-17).

1-III-17. Quiconque, purifié par la maîtrise de soi, récite ce suprême secret dans une assemblée de chercheurs sincères du Brahman ou lors d'une cérémonie funèbre, méritera de ce fait une récompense infinie. Oui, il obtiendra des récompenses infinies.

 

Adhyaya 2, Valli I - Chapitre 2, Liane I

2-I-1. Yama poursuivit son enseignement : « Le Seigneur suprême, qui est Son propre support d'existence, a condamné les organes des sens à se tourner vers le monde extérieur. Aussi l'humain perçoit-il uniquement les objets qui lui sont extérieurs, mais non son Soi intérieur (qui lui reste invisible, imperceptible, voire insoupçonné - NdT). Seul le sage, dont le regard s'est détourné du monde extérieur, et qui est en quête d'immortalité, contemple le Soi intérieur.

2-I-2. Les ignorants poursuivent les plaisirs éparpillés dans le monde extérieur; ils tombent dans les mailles de la mort qui tend ses filets grand ouverts (1). Mais les sages, ayant un avant-goût de l'inébranlable constance de l'Immortalité, ne peuvent plus convoiter ici-bas quoi que ce soit d'inconstant.

1 Autant que de la mort finale qui achève l'existence, il semble s'agir aussi de ces morts multiples et incessantes qui sont la fin désenchantée, parfois amère, de l'enchantement du plaisir ou de l'illusion; tel est le lot du chercheur de plaisirs externes et matériels.

2-I-3. En vérité, c'est par l'Atman que nous connaissons les formes, les saveurs, les odeurs, les contacts, les plaisirs sexuels. Reste-t-il, ici-bas, quelque chose qui soit inconnaissable pour le Soi ? C'est en vérité Cela (Tat) (1), que tu cherches.

1 Tat : « Cela » -: L’Absolu dont on ne peut rien dire, sinon que Lui seul est, en vérité.

     2-I-4. C'est par l'Atman que nous percevons tous les objets, que ce soit dans le sommeil ou dans l'état de veille. Ayant réalisé l'Atman, vaste et tout-pénétrant, l'âme paisible du sage ne connaît plus le chagrin.

2-I-5. Quiconque connaît intimement le Soi, qui Se nourrit du miel (de la Félicité - NdT), qui est le support des souffles vitaux (pranas) et le Seigneur du passé et du futur, ne cherchera désormais aucune autre protection. C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

2-I-6. Il connaît en vérité Brahman celui qui connaît le Premier-né, enfanté par l'ascèse (Tapas) avant même les eaux du cosmos, et résidant, en compagnie des éléments, dans la grotte du cœur (cf. 1-II-20). C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

2-I-7. Il connaît en vérité Brahman celui qui connaît Aditi (1), l'âme de toutes les divinités, qui naquit sous la forme du souffle vital (prana), qui fut manifesté en même temps que les éléments, et qui, pénétrant dans la grotte du cœur, y trône assis. C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

1 Aditi : « l'Étendue primordiale », l'espace infini et sans rivage sous lequel apparaît la Déesse-Mère, en tant que Shakti de Brahma, douée d'une énergie prodigieuse. Elle est la Mère des Dieux (Deva Matri), mais aussi de la Terre, et des planètes du cosmos. Elle fut extrêmement prolifique, les plus célèbres de ses fils étant le Soleil et les Adityas. « Aditi est le ciel, Aditi est la sphère de l'espace, Aditi est la mère, le père, le fils. Aditi est tous les dieux, les cinq sortes d'hommes, tout ce qui est né et naîtra... », dit le Rig Véda, I-89-10.

2-I-8. Agni, le Feu sacrificiel, est logé dans les deux aranis (1), bien en sûreté, tout comme le fœtus que porte avec précaution la future mère dans sa matrice; un culte quotidien lui est rendu par les hommes qui sont éveillés et par ceux qui offrent les oblations dans les sacrifices. C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

1 Aranis : « Matrices » du feu sacrificiel: les morceaux de bois dont le frottement fait jaillir l'étincelle.

2-I-9. De Cela, le Soleil se lève; en Cela, il se couche; en Cela, toutes les divinités sont contenues, en Cela nul ne peut pénétrer à sa guise. C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

2-I-10. Ce qu'on trouve ici-bas, on le trouve au-delà; ce qu'on trouve au-delà, se trouve déjà ici-bas. Pour quiconque voit l'ici-bas comme fondamentalement différent de l'au-delà, vivre n'est que le passage d'une mort à la prochaine mort.

2-I-11. Seul la conscience peut atteindre à Cela; il n'y a ici aucune différence quelle qu'elle soit. Quiconque voit ici une différence, passe d'une mort à une mort.

2-I-12. Le Purusha (cf.1-III-11), de la taille d'un pouce, réside à l'intérieur du corps. Le réalisant comme Seigneur du passé et du futur, on ne cherche plus dès lors à se protéger. C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

2-I-13. Le Purusha, haut d'un pouce, est semblable à une flamme sans fumée, et Il est le Seigneur du passé et du futur. Tel qu'Il existe en cet instant, tel Il existera demain. C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

2-I-14. La pluie qui tombe sur un pic montagneux, ruisselle le long des rochers dans toutes les directions; de même, celui qui voit les attributs comme différents (et donc séparés) de Brahman, se met en fait à courir après eux dans toutes les directions.

2-I-15. L'eau pure qui coule dans l'eau pure, se fond en elle et en devient indiscernable; ainsi le Soi du sage qui sait se fond, ô Gautama (1), dans le Soi suprême.

1 Gautama : cf. 1-I-10. Nachiketas, comme son père Vajasravasa, appartiennent au clan des Gautama, et l'on peut considérer Gautama comme leur patronyme. Jusqu'à la fin, Yama ne s'adressera plus à Nachiketas qu'en tant que Gautama, montrant par là moins de familiarité, plus de respect face à ce mortel remarquable entre tous !

 

Adhyaya 2, Valli II - Chapitre 2, Liane II

2-II-1. La cité du non-né, l'Atman, dont la conscience se diffuse en droite ligne tels les rayons du Soleil, comporte onze portails (1). Par la méditation sur Lui, on passe au-delà de tout chagrin, et dénouant nos entraves, on s'émancipe. C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

1 Le corps humain est souvent appelé “la cité aux 9 portes” : les yeux, les oreilles, les narines, la bouche, l'anus, le méat urinaire. Ici, “la cité du non-né” n'est certes pas le corps humain, quant aux 11 portails, on peut, faute d'explications fiables, les considérer provisoirement comme autant d'étapes sur le chemin de l'intériorité, en voyant la citadelle du Soi entourée de dix enceintes, à franchir une à une...

2-II-2. Il est le Soleil qui se meut dans la demeure du ciel; Il est l'air qui pénètre toute chose et dont la demeure est l'espace intermédiaire (l'atmosphère terrestre – cf. 2-III-5); Il est le feu qui réside sur terre, et qui entre comme hôte dans les foyers; Il réside dans les humains, dans les dieux, dans la Vérité (Rita) (1) et dans l'espace céleste. Il est tout ce qui naît dans l'eau, ou qui naît sur terre, ou qui naît sur l'autel des sacrifices, et tout ce qui naît sur les montagnes; Il est le Constant, et le Grand.

1 Rita : « Vérité et Conscience » - La Droiture, la Vérité de l'être divin qui régule l'œuvre divine, le dynamisme parfaitement réglé qui anime le monde, et qui – dans l'être humain – opère comme « conscience de la vérité ». Rita est un concept védique fondamental, désignant l'ordre sacré, la loi cosmique dans l'être humain, et la loi morale (dharma) qui anime sa conscience.

2-II-3. C'est Lui qui envoie le souffle ascendant, le prana de l'inspiration, puis le souffle descendant, l'apana de l'expiration (1). Toutes les divinités rendent hommage à cet Adorable qui trône au milieu (de leur corps subtil - NdT).

1 Prana : L’énergie vitale sous-jacente à toute la manifestation cosmique, individuelle et collective; cette énergie remplit 5 fonctions : - prana : l’appropriation (inspiration); - apana : l’expulsion (expiration); - vyana : la distribution (rétention du souffle); - udana : l’émission de sons; - samana : l’assimilation.

2-II-4. Lorsque ce Soi, établi dans le corps, est délogé par déchirement hors de son réceptacle et libéré, que reste-t-il alors ? C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

2-II-5. Ce n'est grâce ni au prana, ni à l'apana, que vit le mortel; mais grâce à une énergie différente, dont ces deux-là dépendent étroitement.

2-II-6. Maintenant, ô Gautama, je vais te révéler quelques secrets sur Brahman, insondable de profondeur, aussi âgé que l'éternité, et je vais te décrire ce qu'il advient de l'Atman au moment où Il rencontre la mort.

2-II-7. Certains individus (jivas) (1) s'empressent de pénétrer dans une matrice pour y reprendre un corps et rester dans la matière organique; d'autres se dirigent vers les plans plus subtils de l'existence (non-organiques, dit le texte sanscrit – NdT), et c'est en fonction de leur karma (cf. 1-I-17) et de leurs connaissances que ce choix s'effectue.

1 Jiva : L’individualité vivante, l’âme individuelle, dans son état de non-réalisation de son identité avec Brahman.
Jivatman
: Le Soi éternel, l’Atman qui réside en un jiva, le Témoin de la buddhi.

2-II-8. Lui, le Purusha, pure Conscience non-manifestée (cf. 1-III-11), qui demeure alerte quand tous les organes des sens sont endormis, qui façonne maintes et maintes formes belles et adorables, Il est indéniablement le Pur, Il est Brahman, et Il est Cela (Tat), et c'est lui, l'Immortel. Tous les mondes sont enfilés sur Lui (comme sur un fil, NdT), et aucun de ces mondes ni aucun de leurs habitants ne peut transgresser (la Nature de Brahman, et sa place à l'intérieur du collier - NdT). C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

2-II-9. De même que le Feu (tejas), bien que fondamentalement un, lorsqu'il pénètre dans le monde de la manifestation, se scinde et assume une forme différente en fonction de chaque être ou objet créé, de même le Soi, l'hôte intérieur de tout être, bien que fondamentalement un, se scinde et assume une forme différente en fonction de chaque être créé, et simultanément Il continue d'exister à l'extérieur de toute création, tout aussi bien.

2-II-10. De même que l'Air (Vayu), bien que fondamentalement un, lorsqu'il pénètre dans le monde de la manifestation, se scinde et assume une forme différente en fonction de chaque être ou objet créé, de même le Soi, l'hôte intérieur de tout être, bien que fondamentalement un, se scinde et assume une forme différente en fonction de chaque être créé, et simultanément Il continue d'exister à l'extérieur de toute création, tout aussi bien.

2-II-11. De même que le Soleil (Surya), qui est l'œil de tout l'univers, n'est pas entaché par les impuretés extérieures que les yeux des créatures peuvent voir, de même le Soi, l'hôte intérieur de tout être, bien que fondamentalement un, n'est pas affligé par les souffrances du monde, car en vérité Il lui reste extérieur.

2-II-12. La félicité inextinguible appartient aux êtres sensibles et sages – mais non aux autres – qui réalisent en leur cœur la présence du Soi, lequel est le Régent suprême tout aussi bien que le résident intime en chaque créature, Lui qui, à partir de l'Un, devient l'innombrable.

2-II-13. Tous ceux qui parmi les êtres sensibles et sages réalisent le Soi dans la grotte du cœur, et l'y découvrent comme l'Éternel au sein de l'éphémère, comme la Conscience au sein des objets de conscience, comme l'Un, le Non-duel, qui prodigue néanmoins les objets de leurs désirs aux nombreux humains, – c'est à eux qu'appartient la paix qui n'a pas de fin, et non aux autres. »

2-II-14. À ce point, Nachiketas demanda : « Comment connaîtrai-je cette Félicité ineffable et suprême, à laquelle pensent les sages quand ils la désignent par Tat, Cela (cf. 2-I-3) ? Cela est-il auto-luminescent ? Cela brille-t-il d'une lumière extérieure, perceptible par la conscience, ou non ? »

2-II-15. Yama : « Là, nul soleil ne brille, ni lune, ni étoiles, ni aucun autre des luminaires. A fortiori, comment ce feu y brûlerait-il ? Car tout éclat dérive de l'éclat premier de l'Atman. Par Sa lumière, tout ceci qui nous entoure fut allumé, et continue de briller. »

 

Adhyaya 2, Valli III - Chapitre 2, Liane III

2-III-1. « Voici cet arbre de l'éternité, l'ashvattha (1), dont les racines sont au ciel, et les branchages en terre. Cela, qui est à la source d'un tel arbre, est assurément pur; et Cela est Brahman, et on Le dit immortel. Sur Cela, sont attachés tous les mondes (comme des perles sur un collier - NdT), et il n'est rien au-delà. C'est en vérité Cela (Tat) que tu cherches.

1 Ashvattha : Le figuier sacré, ou figuier pipal. « Je me prosterne devant le figuier sacré, devant Brahma qui est dans ses racines, devant Vishnu qui est dans son tronc, et devant Shiva qui est dans ses frondaisons », dit l'Ashvattha Stotra, 16.

2-III-2. Quelles que soient les circonstances, cet univers en son entier est empli des vibrations du prana de Brahman, et il a été évolué à partir de Brahman. Ce Brahman est une puissance terrifiante, comparable à un éclair suspendu, prêt à éclater. Ceux qui savent cela, deviennent immortels.

2-III-3. Par terreur de Lui, Agni (le feu) se consume;
Par terreur de Lui, Surya (le Soleil) brille;
Par terreur de Lui, Indra (l'espace céleste) se déploie et Vayu (le vent) souffle;
Par terreur de Lui, Yama (la Mort), le cinquième dieu, traque ses proies sur terre.

2-III-4. S'il peut réaliser Brahman ici-bas, avant que ne se déchirent de part en part les enveloppes de ses corps, un tel homme atteint à la Libération; sinon, il lui faudra de nouveau s'incarner dans un des mondes créés.

2-III-5. Tels les reflets d'un miroir, tels les mouvements du mental; tel un rêve, tel le monde des mânes (1); telles les anamorphoses dues à l'eau, tel le monde des Gandharvas (2); tel un jeu de lumière et d'ombres, tel le monde de Brahma (3).

1 Buvharloka : Le plan atmosphérique, ou bas-astral, comprend le Pitriloka, monde des ancêtres défunts qui attendent une prochaine incarnation, d'une part, et d'autre part, sur un plan un peu plus dense, le Pretaloka, monde des défunts, donc des morts récents et de ceux qui restent attachés au monde terrrestre par incapacité de gagner des plans plus subtils, et qui recréent en matière astrale une copie de leur environnement terrestre familier. Cf. lokas et diagramme “Les 14 Lokas ou plans cosmologiques”.
2 Gandharva : Musiciens célestes, compagnons des nymphes-danseuses Apsaras. Ensemble, ils réjouissent les dieux. Ici, le monde des Gandharvas est celui du Devaloka ou Maharloka, le monde des Dieux, qui correspond au plan astral supérieur.
3 Brahmaloka : le séjour céleste, plan de la Réalité suprême, correspondant au plan causal.

2-III-6. Ayant compris que les sens sont chacun de nature différente, avec chacun sa propre origine, qu'ils sont distincts de l'Atman, et que leur fonctionnement (ce qui excite leur mise en activité, et les modalités de cette activité - NdT ) leur appartient en propre, l'homme sage échappe dès lors à toute déception, à tout chagrin, à toute souffrance.

2-III-7. Le mental est plus subtil que les sens; plus subtil que le mental, est l'esprit; le Mental cosmique, Mahat (« Celui qui est né de l’Œuf d’or », Hiranyagarbha) (cf. 1-III-10) est encore plus subtil que l'esprit.

2-III-8. Le non-manifesté, ou avyakta (cf. 1-III-11), est plus subtil que Mahat, et encore plus subtil que le non-manifesté est le Purusha (1), omnipénétrant, dépourvu de signe distinctif (linga). C'est par Lui que les mortels se libèrent et atteignent à l'Immortalité.

1 Purusha : Le Principe psychique universel; s’oppose à Prakriti dans le système dualiste du Samkhya. Esprit et Matière, respectivement, mais aussi principes mâle et femelle, Purusha est la pure Conscience non-manifestée, par opposition à Prakriti, la nature naturante, l'énergie de la manifestation à travers laquelle les univers se déploient. Par extension, notamment dans les Upanishads, Purusha se réfère à Brahman en tant qu'Homme Cosmique, « possédant mille têtes, mille yeux, mille jambes, incluant la Terre dans son corps, se diffusant dans toutes les directions, à l'intérieur de l'animé comme de l'inanimé » dit aussi le Rig Véda.

2-III-9. Sa forme – s'il en est une – ne se situe pas dans le cadre de la vision; nul ne peut Le contempler de ses yeux. Mais l'intellect qui réfrène les bonds du mental (indiscipliné et primesautier – NdT) et s'attelle au joug de la méditation, favorise Sa révélation. Ceux qui Le connaissent ainsi, deviennent immortels.

2-III-10. Quand les cinq sens qui concourent à la connaissance (du monde alentour, et de soi dans le monde – NdT) se tiennent ensemble au repos, couplés à un mental apaisé, et que l'intellect demeure concentré, ils favorisent à l'unisson cet état que l'on nomme l'union suprême.

2-III-11. Cette emprise ferme et continue sur les sens, voilà ce qu'on appelle yoga. Et cet état suprême de yoga, on doit user de vigilance pour le conserver, car s'il peut apparaître chez un être, il peut tout aussi bien disparaître ! Mais aussi pour le pratiquer, la vigilance est requise : car s'il est très bénéfique, le yoga est potentiellement tout aussi dangereux !

2-III-12. Ni par des paroles (enseignements écoutés ou mantras psalmodiés – NdT), ni par le mental (et ses visées intellectuelles), ni par l'oeil (soumis aux témoignages incertains de Maya – NdT), peut-on atteindre à Tat, Cela, l'Atman. Exception faite du cas d'un être qui affirme « Cela existe ! », comment quiconque le connaîtrait ?

1 Ce qui semble impliqué par cette évidence, sur laquelle on passerait sans doute trop vite, c'est que l'existence du Soi, Atman ou Brahman, ne peut guère être inféré de déductions logiques, ne se laisse pas inculquer par docilité pédagogique, ne se fonde pas sur un témoignage visuel objectif ! Seuls ceux qui L'ont réalisé, affirment Son existence !! Ce qui s'affirme comme la Réalité absolue, a – vue d'en bas - toutes les caractéristiques de la mystification, et cette ambiguïté fonde l'aspect paradoxal du défi peut-être le plus puissant et le plus fascinant qui ait jamais été lancé à l'être humain révolté par sa condition existentielle...

2-III-13. Le Soi (l'Atman) demande d'abord d'être compris en tant qu'Existence (Sat) limitée par les déterminations individuelles (upadhis) (1), puis d'être réalisé dans Sa véritable nature, qui est transcendance pure. De ces deux aspects de l'Atman, l'Existence pure mène son connaisseur à la réalisation de Sa nature véritable.

1 Upadhis : limitation adventice, qui est surimposée sur le Brahman sans forme et sans attribut. C'est la limitation ou plutôt le conditionnement adventice par quoi l’Atman s’identifie avec telle ou telle partie de l’individualité humaine; la sadhana a pour but de réduire à néant le jeu des fausses identifications.

2-III-14. Quand tous les désirs qui peuplent le cœur se sont évanouis, c'est alors que le mortel devient immortel et parvient dès ici-bas à Brahman.

2-III-15. Quand tous les nœuds du cœur sont tranchés net en cette existence même, c'est alors que le mortel devient immortel. L'enseignement, sur ce point, ne va pas plus loin.

2-III-16. Cent et une nadis (1) traversent le cœur. Une seule parmi elles monte et perce la voûte crânienne (2). C'est en empruntant ce passage à sa mort que l'homme gagne l'immortalité. Mais si son prana (cf. 2-II-3) passe par d'autres nadis, et se scinde en plusieurs directions, l'homme connaîtra une nouvelle incarnation dans l'un des mondes.

1 Nadis : Canaux fluidiques, par lesquels le prana circule dans le corps subtil. Ils sont à celui-ci ce que sont les nerfs et les vaisseaux sanguins au corps physique. Sont également appelés nadis les conduits ou canaux qui transportent l’air, l’eau, le sang, les substances nutritives et autres à travers tout le corps. Ils véhiculent les énergies cosmique, vitale, séminale et autres, aussi bien que les sensations, la conscience et l’aura spirituelle.
2 Sushumna Nadi : principal canal fluidique qui longe la moelle épinière dans toute sa longueur. C’est par elle que s’élève la kundalini.

2-III-17. Le Purusha (cf. 2-III-8), de la taille d'un pouce, qui est le Soi intérieur, est assis en tant qu'hôte permanent dans le cœur de toute créature vivante. On doit, par des efforts soutenus, Le séparer de son propre corps (matériel et subtil – NdT), de la même façon qu'on sépare la tendre tige de la feuille, dans un brin d'herbe. On doit parvenir à Le connaître dans Sa pureté et Son immortalité – oui, connaître le Lumineux et l'Éternel. »

2-III-18. Et Nachiketas, ayant bénéficié de cet enseignement que lui communiqua Yama, le dieu de la Mort, mais aussi des instructions relatives au Yoga dans leur intégralité, parvint à Brahman, après avoir développé le parfait détachement et l'immortalité. Et il en fut et en sera ainsi de quiconque acquiert, de façon aussi accomplie, la connaissance du Soi intérieur.

 

Om ! Puisse-t-Il nous protéger tous deux, et nous dévoiler la nature de la Connaissance;
Puisse-t-Il nous nourrir tous deux des fruits de la Connaissance;
Puissions-nous conjointement atteindre à la force que confère la Connaissance,
Que notre étude nous apporte l'illumination;
Qu'il n'y ait aucune trace de haine en nous, ni entre nous !

Om ! Shanti ! Shanti ! Shanti !
Om ! Paix ! Paix ! Paix !

Ici se termine la Kathopanishad, appartenant au Krishna Yajur Véda.

 Source : http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.les-108-upanishads.ch%2Fkatha.html