Commencement du jeu du Rasa
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LIVRE DIXIÈME, CHAPITRE XXIX.
1. ÇuKÀ dit : A la vue des nuits où le jasmin s'épanouit au souffle de l'automne, Bhagavat, voulant se livrer au plaisir, recourut à la puissance magique du Yoga.
2. Alors se leva (au sein des ténèbres) le roi des astres, colorant de ses bienfaisants rayons la face de la région de l'Est et dissipant les souffrances des mortels, comme après une longue absence le bien-aimé essuie les larmes de sa bien-aimée.
3. En voyant l'astre ami des Kumudas (lotus de nuit), dont le disque arrondi et rouge comme le safran nouveau rivalisait d'éclat avec le visage de Ramâ (Lakchmi), et la forêt imprégnée de ses doux rayons, Krïchna fit entendre d'harmonieux accords qui charment le cœur des femmes aux beaux yeux.
4. A ces accents qui redoublent leur amour pour Krïchna, les femmes du Parc dont il avait ravi les cœurs, se dissimulant leur dessein les unes aux autres , se rendirent à l'endroit où était le bien-aimé, en secouant, dans leur course rapide, les anneaux de leurs oreilles.
5. Impatientes de le rejoindre, elles partaient, telles qui trayaient les vaches, en laissant là leur seau, et telles, qui avaient mis le lait sur le feu, sans en retirer le gâteau.
6. Elles allaient vers Krïchna , quittant , celles-ci les préparatifs du souper, celles-là les enfants qu'elles allaitaient, d'autres leur mari au moment de se rendre à ses vœux , d'autres les aliments qu'elles avaient à la main, sans y toucher;
7. D'autres encore, comme elles étaient à se parfumer, à s'essuyer, à s'appliquer le collyre sur les yeux, ou affublées à contre-sens de leurs vêtements et de leurs parures.
8. Quoi que fissent pour les retenir maris, pères, frères, parents, elles poursuivaient leur chemin, n'ayant de pensées que pour Gôvinda et cédant à leur aveugle passion.
9. Plusieurs bergères qui étaient dans le gynécée et n'avaient pu en sortir, déjà unies de cœur à Krîchna, portèrent sur lui toutes leurs pensées en fermant les yeux.
10. Cependant la douleur cuisante que les femmes du Parc ressentaient de la séparation, pour elles insupportable, d'avec le bien-aimé, ayant effacé leurs péchés, et la félicité des embrassements d'Atchyuta, qu'elles devaient à la méditation, ayant anéanti leurs mérites ,
11. Elles furent réunies à l'âme suprême tout en croyant l'être à un amant, et, quittant leur corps composé des Qualités, elles furent soudain délivrées de leurs liens.
12. Le roi dit : Elles ne voyaient en Krïchna qu'un amant, et non l'Etre suprême, ô saint solitaire. Comment se fait-il, alors que leurs pensées étaient fixées sur les Qualités, que le courant des Qualités ait pris fin pour elles?
13. ÇuKA dit : Je t'ai dit déjà comment le roi des Tchêdis avait obtenu le bonheur suprême, bien qu'il eût au cœur la haine de Hrïchîkêça; à plus forte raison, ceux-là doivent l'obtenir qui aiment Adhôkchadja.
14. C'est le salut des hommes, ô roi, que poursuit en se manifestant Bhagavat, l'Etre éternel, insondable, étranger aux Qualités, l'âme des Qualités.
15. Quiconque en effet éprouve pour Hari amour, colère, crainte ou affection, quiconque lui est uni et dévoué, toujours celui-là s'identifie avec lui.
16. Et cela ne doit pas t'étonner de la part de Krïchna, puisqu'il est Bhagavat, l'Eternel, le maître des maîtres du Yoga, le libérateur du monde.
17. Quand il vit les femmes du Parc réunies auprès de lui, le Bienheureux, éminent entre ceux qui parlent, paria ainsi, troublant leurs cœurs par le charme de sa voix :
18. Bkagavat dit : Salut à vous, ô femmes fortunées. Que puis-je faire pour vous être agréable? Comment se porte-t-on au Parc? Dites ce qui vous amène.
19. Voyez, la nuit est pleine de visions effrayantes et hantée par des êtres effrayants. Retournez au Parc. Il ne convient pas à des femmes de rester ici, ô toutes belles.
20. Vos mères, vos pères, vos fils, vos frères, vos époux, ne vous voyant plus, vous cherchent de tous côtés; ne causez pas d'inquiétude à vos parents.
21. Vous avez vu la forêt en fleurs, colorée par les rayons de la pleine lune et embellie par les jeunes pousses des arbres où se joue en les agitant, la brise de la Yamunâ.
22. Retournez donc au Parc sans tarder, obéissez à vos maris, ô femmes vertueuses. Les veaux et les enfants poussent des cris : donnez-leur à boire, trayez les vaches.
23. Ah ! sans doute, c'est par affection pour moi que, maîtrisant vos pensées, vous êtes venues ici. C'est bien à vous. Tout ce qui a vie trouve en moi le bonheur.
24. Le devoir suprême des femmes est d'obéir avec droiture à leur mari, de pourvoir aux besoins de ses parents et à ceux de leurs enfants, ô femmes bienveillantes.
25. Fût-il d'un mauvais caractère, d'un aspect repoussant, vieux, borné, malade ou pauvre, jamais un mari, tant qu'il n'est pas dégradé, ne doit être abandonné par des femmes qui désirent gagner les mondes.
26. C'est chose qui répugne au ciel et à la gloire, vaine, pleine d'ennuis et de périls, et blâmée partout chez une femme de noble condition , que d'avoir un amant.
27. C'est en m'écoutant, en me contemplant, en pensant à moi, c'est en célébrant mon nom qu'on fait preuve d'amour pour moi, et non pas en recherchant ainsi ma personne. Retournez donc dans vos maisons.
28. ÇuKA dit : A ces paroles peu amicales de Gôvinda, les bergères, abattues et déçues dans leur espoir, s'abandonnèrent à une insurmontable tristesse.
29. Inclinant vers la terre leurs visages aux lèvres rouges comme le fruit du Bimba, maintenant desséchées au souffle brûlant de la douleur, traçant avec le pied des lignes sur le sol , et , de leurs larmes teintes du collyre de leurs yeux, enlevant le safran de leurs seins, elles restaient immobiles et silencieuses, accablées sous le poids d'un chagrin sans bornes.
30. Aux paroles un peu rudes que leur adressait Krïchna, leur bien-aimé, à qui elles avaient fait le sacrifice de tous les plaisirs de ce monde, les bergères, essuyant leurs yeux obscurcis par les larmes, répondirent d'une voix saccadée, où perçait la colère en dépit de la plus tendre affection :
31. Les bergères dirent: Loin, ô maître, loin de toi ce langage cruel. Nous avons renoncé à tous les objets sensibles pour venir adorer la plante de tes pieds; rends-nous amour pour amour, ne nous abandonne pas, ô Dieu insaisissable : ainsi le divin, l'antique Purucha accueille ceux qui aspirent à la délivrance.
32. Ce que tu as dit, ô maître, avec l'autorité de la science du devoir, que le devoir propre aux femmes est de se dévouer à leurs maris, à leurs enfants et à leurs parents, qui le conteste, puisque c'est envers toi, qui es le Seigneur et le véritable objet des préceptes, qu'il faut le pratiquer? Oui, le bien-aimé, le proche, l'âme de tous les êtres, c'est toi. •
33. Les sages, en effet, mettent uniquement leur bonheur en toi, qui es l'essence de leur être et leur bien-aimé de tous les instants; qu'importe tout le reste, maris, enfants et autres sources de douleurs? Sois-nous donc propice, ô maître suprême, ne trompe pas l'espérance que nous avons fondée sur toi dès longtemps. Dieu aux yeux de lotus.
34. Par toi nous ont été ravies et les pensées qui se renferment avec joie dans la maison, et les mains qui se plaisent aux travaux domestiques; nos pieds ne peuvent faire un pas loin de la plante de tes pieds; comment irions-nous au Parc, Seigneur, ou quy ferions-nous?
35. Verse, ô maître, le lac d ambroisie de les lèvres sur le feu de l'amour qu'ont allumé en nous ton sourire, tes regards et tes accords mélodieux. Sinon, consumant nos corps dans le feu qu'allume la douleur de la séparation, nous irons, grâce à la méditation, sur la trace de tes pas, ô ami.
36. Dieu aux yeux de lotus, depuis que, par un effet de ta bonté pour les habitants de la forêt, nous avons touché parfois la plante de tes pieds qui font la joie de Ramâ; depuis que nous avons connu le bonheur avec toi, ô Dieu, nous n'avons plus la force, hélas! de apporter la présence d'un autre.
37. De même que Çrî (Lakchmî), dont les autres Dieux s'efforcent d'attirer sur eux les regards, a adoré la poussière de tes pieds, chère à tes serviteurs, bien qu'elle ait sa place avec la (plante) Tulasî sur ta poitrine; de même, nous aussi, nous nous réfugions dans la poussière de tes pieds.
38. Sois-nous donc propice, ô toi qui détruis la douleur : nous voici prosternées à la plante de tes pieds, loin de nos demeures, ayant tout quitté dans l'espérance de te servir; la grâce de ton sourire, la beauté de ton regard, ont allumé un ardent amour dans nos cœurs; ô toi qui es l'ornement des hommes, permets-nous d'être tes esclaves.
39. Depuis que nous avons vu ton visage, encadré dans les boucles de tes cheveux et où brillent les pendants d'oreilles sur tes joues, sur tes lèvres le nectar et le sourire dans tes yeux; depuis que nous avons vu tes deux bras puissants qui donnent la sécurité, et ta poitrine, seules délices de Lakchmî, nous n'aspirons qu'à devenir tes esclaves.
40. Aux notes harmonieuses de tes chants, aux accords de ta flûte qui troublent les cœurs, à la vue de ta personne en qui sont réunies toutes les perfections des trois mondes, est-il une femme dans les trois mondes, ô maître, dont la raison ne s'égare et qui n'oublie ses devoirs les plus saints, quand les vaches, les oiseaux, les bêtes fauves, les arbres eux-mêmes en ont tressailli d'allégresse ?
41. Sûrement, ô héros, tu es né pour éloigner du Parc le péril et la douleur, comme le divin, comme l'antique Purucha se fait le protecteur du monde des Suras. Pose ta main pareille au lotus, ô ami des afligés, sur nos seins brûlants et sur nos têtes, à nous tes servantes.
42. ÇvKÀ dit : Ainsi se lamentaient les femmes du Parc. Le maître des maîtres du Yoga , les ayant entendues , sourit avec bonté aux bergères et satisfit leurs ardents désirs, bien qu'il trouve son bonheur en lui-même.
43. Tandis que, réunies autour de lui, leurs visages s'épanouissaient sous le regard du bien-aimé, le héros aux nobles exploits, Atchyuta, dont le noble sourire et les dents ont l'éclat de la fleur du jasmin, resplendissait comme l'astre des nuits au milieu de la foule des étoiles.
44. Répondant par ses chants aux chants qu'elles entonnaiéht à sa louange et guidant, paré de sa guirlande Vâidjayantî, la troupe de ses cent femmes, il parcourait la forêt, qu'il embellissait de sa présence ;
45. Et, entrant avec les bergères dans une île couverte d'un sable frais, il jouit du souffle de la brise qui caressait les vagues du fleuve et qu'embaumaient les lotus de nuit.
46. Il les prenait, il les étreignait dans ses bras, promenant sa main sur leurs mains, dans les boucles de leurs cheveux, sur leurs genoux, sur leur corsage et sur leurs seins, y imprimant tout en badinant la marque de ses ongles, jouant avec elles, les regardant et leur souriant, allumant et satisfaisant à la fois l'amour des belles du Parc.
47. Fières de posséder ainsi le bienheureux , le magnanime Krïchna , ellos se crurent, dans leur orgueil, bien au-dessus des femmes de la terre.
48. Alors, voyant l'ivresse et l'orgueil que leur inspirait sa beauté merveilleuse, Kêçava disparut soudain du milieu d'elles pour leur rendre le calme et la sérénité.
Extrait copié de Le Bhâgavata Purâna - Livre 10 - Chapitre 29