La Rose de Bakawali

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Chapitre I

Ou raconte qu'un roi nommé Zaïn-ulmuluk régnait sur une ville des contrées orientales de l'Hindoustan. Il était beau comme la lune resplendissante et sans pareil quant à la justice, l'équité, la bravoure et la générosité. Il avait quatre fils remarquables par leur savoir et les Rustam du temps par leur intrépidité, lorsque par l'effet de la toute puissance de Dieu, il lui naquit un autre fils, dont la beauté jeta sur le monde un éclat pareil à celui du soleil et dissipa les ténèbres comme la lune de quatorze nuits.

VERS. — En voyant son front, la lune ressentit la blessure (de la jalousie) ; en apercevant ses sourcils arqués, l'arc se courba (par l'effet du même sentiment). En considérant les plis (clan) de son front, le peintre chinois se crut en Chine (Chin). Ses yeux fascinateurs excitaient le trouble : ils étaient comme deux coupes pleines d'une liqueur enivrante. Les boucles de cheveux à la vue de sa belle chevelure s'embrouillaient (de dépit) comme le nard. Le monde entier était blessé par l'épée de son regard, et chacun de ses cils brillait comme le poignard recourbé. Quiconque voyait ce visage de lune en était épris. Si le soleil l'eût aperçu, il se fût offert lui-même en sacrifice.

Sur la joue de cet enfant était une éphélide parfaitement ronde, noire gardienne du trésor de sa beauté. Sa poitrine était aussi lisse qu’une tablette de cristal ; bien plus, on aurait dit que c'était un diamant poli. Enfin, on croyait voir un cyprès superbe dans le jardin de la beauté, plein de grâce dans tout son ensemble.

ZaÏn-ulmuluk satisfait donna un grand festin a cette occasion, et ayant fait venir des astrologues, il leur ordonna de tirer l'horoscope de cet enfant. Ils tracèrent en effet leurs figures astrologiques, et déclarèrent d'abord qu'il devait se nommer Taj-ulmuluk (la couronne des rois). Puis, après avoir compté sur leurs doigts, ils annoncèrent que le sort lui assurait un bonheur temporel infini ; qu'il aurait plus de résolution qu'aucun mortel ; que les hommes et les génies lui seraient soumis ; mais que son horoscope indiquait aussi que quelque chose de fâcheux devait arriver à cause de lui : c'est que si son père venait à le regarder, il perdrait aussitôt la vue.

Zaïn-ulmuluk, moitié joyeux, moitié triste, fit retirer l'enfant de sa présence, et ordonna à un de ses ministres de le placer, ainsi que sa mère, dans un palais éloigné de son passage, ce qui fut ponctuellement exécuté. Après quelques années, ce surgeon du jardin du sultanat ayant reçu des soins d'une délicatesse parfaite, fut verdoyant de science et de vertu. Un jour, voulant se livrer au plaisir de la chasse, il monta sur son coursier et s'élança dans les bois à la poursuite du gibier. Il est bien certain que ce qui doit arriver ne peut manquer de se produire.

Hémistiche. — « On ne peut effacer l'écrit du destin. »

Par hasard, le roi son père était allé chasser aussi ce jour-là dans les mêmes bois. En poursuivant un daim, il passa près de Taj-ulmuluk. On dit en proverbe: « Celui qui est borgne et qui craint un nouveau malheur ne l'éprouve que trop souvent. » 'A peine, en effet, le regard du roi fut-il tombé sur son fils, que la faculté visuelle disparut de ses yeux. Les officiers de la couronne reconnurent aussitôt que Taj-ulmuluk était cause de cet accident. Le roi dit à ce sujet : « Il semble naturel qu'en voyant son fils les yeux d'un père en soient plus lumineux ; mais ici, par extraordinaire c'est le contraire qui a eu lieu. Il est donc à propos de bannir de mes états Taj-ulmuluk aussi bien que sa mère. » On fit alors éloigner le prince, conformément aux ordres du roi. Puis on fit venir de grands médecins aussi habiles qu'Avicenne et comparables même au Messie, lesquels s'accordèrent à déclarer que le seul remède à la cécité du roi c'était la rose de Bakawali ; la vertu de cette rose étant telle que non-seulement elle pourrait guérir le roi, mais même un aveugle-né.

En conséquence de cette décision, le roi renvoya dans tout son royaume des messagers chargés d'annoncer que quiconque apporterait la rose de Bakawali, ou en donnerait des nouvelles, serait généreusement récompensé. Le roi attendit en vain, pendant longtemps, en pleurant comme Jacob, au point de détruire ses yeux, et en se consumant, comme Job, dans son chagrin et sa douleur. Il eut beau s'abreuver du sang de son cœur, il ne trouva d'aucun côté la trace de ce qu'il cherchait.

Un jour ses quatre fils aînés lui tinrent ce discours, les mains jointes : « Heureux les enfants qui peuvent rendre service à leur père et à leur mère ! Quand même leur dévouement irait jusqu'à sacrifier leur vie, leur bonheur est assuré dans ce monde et dans l'autre. Nous espérons donc que vous nous permettrez d'aller nous-mêmes à la recherche de la rose de Bakawali. » Le roi répondit : « Déjà j'ai perdu un fils à cause de mes yeux, et la douleur qui en est résultée pour moi se fait sentir encore dans mon cœur.

Actuellement, si je vous livre à la merci du vent, vous qui êtes les lampes de ma maison, je ne pourrai supporter un nouveau malheur. » Les princes insistèrent, et, bon gré mal gré, le roi finit par céder à leurs instances, et ordonna à ses vizirs de préparer tout ce qui était nécessaire pour leur voyage, argent, effets, bêtes de somme, tentes et escorte.

Les fils de Zaïn-ulmuluk prirent congé de leur père, et se mirent en route, voyageant d'étape en étape. Il arriva par hasard que Taj-ulmuluk, qui avait quitté la capitale, chassé qu'il était des États de son père, errait à l'aventure dans un bois qu'ils traversaient. Il les rencontre et demande à une personne de leur suite qui ils étaient et où ils allaient. Celle-ci lui raconta comment Zaïn-ulmuluk avait perdu la vue et quel était l'objet du voyage des princes. Taj ulmuluk dit alors en lui-même : HÉMISTICHE. — « Levons-nous et tentons la fortune.

« Oui, ce serait une bonne chose que d'aller en compagnie de mes frères à la recherche de la rose de Bakawali, et d'éprouver ainsi sur la pierre de touche l'or de mon destin. Peut-être viendrai-je à bout de remplir le pan de ma robe des roses de mon désir. Sinon, je pourrai du moins sortir sans danger du royaume de mon père. »

Après avoir pris cette résolution, il alla trouver un des chefs de l'escorte, lequel se nommait Saïd, et il le salua respectueusement. Celui-ci fut tout de suite frappé de l'éclat de son front, qui égalait celui du soleil, et du coloris de ses joues, qui, ombragées par ses cheveux couleur de nuit, ressemblaient à la pleine lune entourée de nuages. Il lui demanda qui il était et où il dirigeait ses pas. Taj-ulmuluk fit alors sortir de la boîte de rubis de sa bouche quelques perles du discours : « Je suis, dit-il, un malheureux voyageur, étranger, sans amis ni connaissances qui compatissent à ma position fâcheuse, ni qui cherchent à la soulager. »

Saïd, charmé des douces paroles de cet autre Joseph l'accueillit avec bonté, l'admit avec plaisir dans sa troupe, et augmenta pour lui chaque jour sa bienveillance.

Chapitre II.

Les quatre fils aînés de Zaïn-ulmuluk arrivèrent peu de temps après dans une ville nommée Firdaus, sur laquelle régnait le roi Rizwan. Au soir, ils dressèrent leurs tentes sur le bord de la rivière qui baignait les murs de cette ville, dans l'intention d'y demeurer quelques jours. Lorsque le .soleil, pareil au voyageur, se mit chaudement en marche pour le royaume de l'Occident, et que la lune, voyageuse aussi montée sur le noir palefroi de la nuit, détourna sa bride de l'Orient, les quatre princes, montés sur leurs coursiers aussi agiles que le vent, allèrent parcourir la ville et en visiter les différents quartiers. Ce fut ainsi qu'ils découvrirent un palais magnifique, orné de peintures et de sculptures, et dont toutes les pièces étaient séparées l'une de l'autre par des rideaux de brocart. Ils demandèrent au premier venu à qui appartenait ce bel édifice. « C'est leur répondit-on, la résidence d'une courtisane nommée Dilbar-Lakkha. — Grand Dieu ! s'écrièrent les jeunes princes ; mais comment une femme de ce genre a-t-elle en sa possession cette maison vraiment royale ? — Cette femme, leur répondit-on, est, à la vérité, unique pour la beauté et la grâce ; elle est célèbre dans les horizons, et elle conduit habilement ses affaires; elle séduit tous les cœurs par sa fraîcheur et sa gentillesse ; sa jolie figure charme et ravit ceux qui la voient. L'œil du soleil est constamment amoureux comme le papillon de cette bougie resplendissante, et la face de la lune s'offre sans cesse en sacrifice à sa bouche voluptueuse. »

VERS. — « Elle tire (pour l'anéantir) une ligne sur l'esprit de celui qui met le pied dans le chemin qui conduit à sa demeure et quiconque conçoit le moindre désir de la posséder est sûr de perdre son honneur et sa dignité.

« Lakkha a placé à la porte de sa demeure une timbale avec une baguette. Quiconque fait résonner la timbale est introduit dans le palais ; mais il n'est admis auprès de cette femme qu'après avoir donné un lakh de roupies (250,000 fr.) » A ces mots, les jeunes princes, fiers de leur position et de leur fortune, dressèrent dans la plaine du désir de l'union la cible de l'ambition ; ils s'avancèrent vers la porte et hardiment frappèrent la timbale. Lorsque cette séductrice de l'époque entendit le son de cet instrument: « H y a bien longtemps, s'écria-t-elle, qu'aucun riche libertin ne s'était approché de ma maison. J'espère que ces jeunes princes la rendront brillante ; et puisque cette proie grasse et fraîche demande à entrer dans mon filet, elle s'y laissera prendre sans doute. »

On sait, en effet, que de telles créatures ne cherchent que des gens aveugles d'entendement et possesseurs d'une bourse bien garnie ; et c'étaient des gens de cette espèce qui étaient arrivés chez Lakkha. En toute hâte, elle se pare avec goût de ses plus beaux ajustements, de ses riches bijoux, de ses rubis, de ses perles, de ses diamants, de ses émeraudes, et elle s'assied, ainsi ornée, prête à recevoir la visite des fils de Zaïn-ulmuluk ; puis, quand ils sont introduits, elle fait quelques pas à leur rencontre et les invite à s'asseoir sur des sièges dorés. La soirée s'avançant, de jeunes échansons au visage de rose viennent leur offrir du vin dans des coupes d'or qu'ils portent à la ronde.

Vers minuit, cette femme artificieuse leur propose de jouer au trictrac, et ils acceptent avec plaisir la proposition. Alors elle place près du tablier la lampe sur un chat qu'elle avait eu soin de dresser selon ses vues. Ils jouèrent cent mille roupies la partie ; mais la chance ne cessa d'être contre les malheureux princes, qui perdirent en cette nuit quinze parties. Lorsque le soleil parut pour parcourir le monde sur son damier d'émeraude, et que le jeton d'argent de la lune rentra dans sa maison, Lakkha plia le tapis du jeu, et les princes retournèrent à leur domicile.

Le lendemain, quand le soleil, à la manière des voyageurs, arriva à la station de l'occident, et que la lune, à la tête, comme les rois, de son armée d'étoiles, brilla de son éclat sur son trône d'azur, les princes vinrent chez Lakkha de la même manière que la veille. Elle les fit asseoir comme la première fois sur des sièges dorés, et ce jour-là elle les fit servir par des esclaves semblables à des houris, qui leur apportèrent des mets de diverses sortes dans des plats d'or et d'argent ; puis elle fit apporter le tablier, et proposa une partie de dix lakhs de roupies. Bref, les princes perdirent en cette nuit non-seulement tout leur argent monnayé, mais même leurs effets, leurs éléphants, leurs chevaux, leurs chameaux, etc. Alors cette beauté perfide leur dit en cessant de jouer : « Jeunes princes, vous avez tout perdu ; enlevons donc le tapis du jeu, et prenez le chemin de votre maison avec vos deux oreilles et votre nez. - Non, dirent les princes, laissez-nous peser encore une fois à la balance de l'épreuve l'or de notre fortune. Si le bassin penche de notre côté, alors nous rentrerons dans tous nos biens ; si, au contraire,- il penche du vôtre, nous consentons non-seulement à tout perdre, mais même à être vos esclaves. »

Lakkha accepte cette proposition : dans un clin d'œil elle gagne cette nouvelle partie, et se trouve ainsi, sans contestation, maîtresse absolue des biens et de la personne des fils de Zaïn-ulmuluk, lesquels furent aussitôt réunis à des centaines d'individus déjà tombés de la même manière dans les liens de Lakkha.

A cette nouvelle, les compagnons des jeunes princes et leur escorte, semblables aux pétales de la rose que l'automne fait tomber, furent dans le trouble et l'agitation. Taj-ulmuluk forma sur-le-champ la résolution de faire ses efforts pour sauver ses frères. Plein de cette idée, il va dans la ville, se présente à la porte d'un émir et dit à ses gens : « Je suis un voyageur sans ressource, et je suis à la recherche d'un homme puissant chez qui je puisse être employé. J'ai entendu parler avec tant d'éloges des bonnes qualités de votre maître, que j'entrerais à son service de cœur et d'âme s'il me faisait l'honneur de m'y admettre. » Un des domestiques de l'émir va faire part à son maître de la proposition du jeune inconnu. L'émir ordonne de l'introduire, et, charmé de la beauté et de la noblesse de ses traits, il s'écrie : « 0 Dieu ! quel est donc ce soleil du quatrième ciel qui est entré dans le monde de l'humanité ? Mais n'est-ce pas plutôt un des jeunes hommes angéliques du paradis qui est descendu sur la terre ? »

VERS. — « L'astre de l'élévation semble resplendir sur son front charmant. »

Bref, l'émir prit Taj-ulmuluk à son service, et sa bienveillance pour lui s'accrut de jour en jour.

Chapitre III.

Lorsque Taj-ulmuluk eut passé quelques mois au service de cet émir, et que de ses gages il eut amassé quelques roupies, il dit un jour à son maître qu'une personne de sa connaissance venait d'arriver dans la ville, et qu'il désirait que l'émir voulût bien lui permettre d'aller tous les jours passer deux heures auprès d'elle. L'émir y ayant consenti, le prince se rendait chaque jour chez des joueurs de trictrac et faisait sa partie avec eux, en sorte qu'il connut bientôt toutes les finesses de ce jeu. Lorsqu'il crut être capable de jouer avec l'artificieuse Lakkha : « Allons jeter, dit-il en lui-même, le dé de mon destin sur le tablier de l'épreuve, puis j'attendrai ce que la puissance de Dieu manifestera de derrière le voile du mystère. »

Après avoir formé cette résolution, il va un jour auprès du palais de la belle courtisane, et précisément il en sortait une vieille femme. Il demanda qui elle était, et il apprit qu'il voyait en elle la conseillère de Lakkha, et que cette dernière ne faisait rien sans son avis. « Bien, dit en lui-même Taj-ulmuluk, la ruse est ici nécessaire; jetons au cou de cette femme le collier de l'amitié, et peut-être par son entremise viendrai-je à bout de mon dessein. » Le prince se retira plein de cette pensée, et un autre jour, aussitôt qu'il aperçoit cette vieille femme, il se jette à ses pieds, et se met à répandre des larmes. Celle-ci, étonnée, lui demande qui il est et d'où il vient, s'il est fou, ou s'il a éprouvé quelque grand désastre.

Le prince répond :

VERS. — Que me demandes-tu ? Je suis dènué de tout. Si on cherchait dans le monde un être aussi malheureux que moi, on ne le trouverait pas.

« Ma poitrine est dévorée et consumée par le feu du chagrin ; l'affliction est désormais le partage de mes deux jours d'existence. De quelle tyrannie n'ai-je pas été l'objet de la part du ciel inconstant ? Je n'ai plus pour guide et pour compagnon que mon ombre. »

« 0 ma mère ! je suis un malheureux voyageur, sans amis ni connaissances. Je n'ai dans cette ville étrangère d'autre appui que Dieu. Ma patrie est à l'orient de ce pays. Il me restait une grand'mère maternelle ; mais il y a quelques années que par l'effet de la volonté divine elle a quitté ce monde périssable, pour partager le bonheur du paradis. J'ai retrouvé tous ses traits en vous, et c'est pour cela que j'ai ressenti le vif désir de vous baiser les pieds.

Si vous daignez me regarder d'un œil de bonté, et avoir compassion de mon état malheureux, je m'offre à rester auprès de vous, et a vous considérer comme ma véritable graud'mère. »

VERS. — « Ceux qui par leur seul regard changent la terre en poudre (pierre) philosophale, daigneront-ils, 0 Dieu ! regarder du coin de l'œil de mon côté ? »

Le ton de sincérité dont Taj-ulmuluk accompagna ses paroles rendit le cœur de la vieille femme mou comme de la cire : « Jeune homme, lui dit-elle, il ne m'est resté non plus aucun parent au monde; ainsi, dès aujourd'hui, je t'adopte, selon ton désir, pour mon petit-fils. » Alors Taj-ulmuluk lui dit qu'il était placé depuis peu de temps comme domestique, que par conséquent il n'avait pas la facilité de venir la voir tous les jours, et qu'il ne pourrait le faire que de temps à autre. Taj-ulmuluk, malgré ce qu'il avait dit, alla très fréquemment, dès ce jour, auprès de la vieille femme, et il la flatta et la cajola tellement, qu'il devint enfin le confident de ses secrets.

Un jour, le prince porta à,la vieille ses économies, et lui dit: « Grand'mère, prenez ces roupies, et disposez-en comme vous l'entendrez. — Mon fils, répond la vieille, que veux-tu que je fasse de tes roupies ? grâce à Dieu, je ne banque de rien, et je te donnerai volontiers, au contraire, l'argent comptant que je possède, pour que tu t'en serves librement.

VERS. — « 0 lumière de mes yeux.! emploie cet argent à tes besoins ; l'or dont on ne fait pas usage est comparable à la pierre, »

A la fin, lorsque Taj-ulmuluk eut reconnu que cette vieille femme avait pour lui la bienveillance d'une mère compatissante, après lui avoir un jour parlé de choses indifférentes, il lui demanda si elle savait par hasard pourquoi ceux qui jouaient au trictrac avec Lakkha perdaient toujours.

« Mon cher fils, répondit-elle, c'est une chose très secrète, ainsi prends bien garde de ne répéter jamais à personne ce que je vais t'en dire ; car autrement ce serait comme une assiette qui tomberait du toit et se briserait en mille morceaux. Le bruit en viendrait aux oreilles de Lakkha, et je serais perdue. — Dieu me préserve, répond le prince, d'un tel abus de confiance ! — Voici ce que c'est, dit alors la vieille : Lakkha a élevé un chat et une souris : elle a habitué le chat à avoir une lampe sur la tête, et la souris à se tenir cachée à l'ombre du chandelier. Lorsque la chance n'est pas favorable à Lakkha, le chat agite la lampe et fait aller l'ombre sur les dés. Alors la souris va retourner le dé, et c'est ainsi que Lakkha gagne constamment, sans qu'aucun de ceux qui ont joué avec elle ait encore pu en comprendre le motif. »

Taj-ulmuluk n'eut pas plutôt entendu ces paroles qu'il alla au marché acheter une petite belette qu'il dressa à se tenir dans sa manche, et en sortir précipitamment comme une panthère lorsqu'elle l'entendait faire claquer ses doigts.

Quand la belette fut bien dressée, il alla voir la vieille femme.

— « Je suis fatigué de servir, lui dit-il ; si vous consentiez à me confier mille roupies, j'essayerais de faire le commerce. »

La vieille conduisit le prince dans un cabinet, et, lui montrant tout son argent, elle lui dit de prendre ce qu'il voudrait. Taj-ulmuluk se contenta de mille roupies. Il se rendit ensuite chez l'émir son maître, lui dit qu'un de ses amis se mariait, et que, pour aller convenablement à la noce, il le priait de lui laisser prendre un vêtement dans sa garde-robe. L'émir accéda sans peine au désir de Taj-ulmuluk, et lui permit même de prendre celui de ses chevaux qui lui conviendrait davantage. Taj-ulmuluk, richement vêtu, et monté sur un superbe coursier, se rend alors chez la rusée courtisane. Il descend de son cheval, et, hardiment, il pénètre dans la maison. Déconcertée par cette visite inattendue, Lakkha pâlit en se levant pour aller à sa rencontre. Cependant elle fait asseoir le prince avec distinction sur un siège enrichi de pierreries, et elle s'assied elle-même un peu en arrière, sur un siège plus bas. Sur ces entrefaites, le joueur astucieux du firmament serra le damier d'or du soleil dans la maison de l'occident, et jeta les dés argentés de la Grande et de la Petite-Ourse sur la table de l'orient. — « On assure, dit alors Taj-ulmuluk, que vous jouez volontiers au trictrac. Si vous le voulez, nous pourrons faire une ou deux parties. » Lakkha se fait un peu prier, mais enfin elle se détermine a jouer, et comme de coutume, elle place la lampe sur la tète du chat, met sur jeu cent mille roupies, et jette les dés. Le prince lui laisse gagner la première partie, à l'aide du chat et de la souris. A la seconde, comme la chance ne tournait pas en faveur de Lakkha, le chat et la souris allaient recommencer leur manège, lorsque Taj-ulmuluk se met à frapper avec ses doigts sur le tablier. A l'instant, la belette sort, furieuse, de la manche de son maître. En la voyant, la souris disparaît comme du camphre, et le chat, effrayé, s'enfuit comme le vent, laissant tomber la lampe de dessus sa tète.

Le prince se mettant alors en grande colère : « Femme artificieuse, dit-il à Lakkha, quelle est donc cette tricherie ? Quoi ! dans votre maison où se voient des rubis qui éclairent la nuit, vous n'avez pas de porte-lampe ? » A ces mots la belle courtisane fut remplie de confusion, et son corps se couvrit de sueur ; cependant elle lit apporter un chandelier et la partie continua. A son tour, le prince eut le dessus, et il gagna en cette seule nuit sept karors de roupies. Au matin, il dit à Lakkha qu'il était obligé de se rendre au déjeuner du roi, et il la quitta, laissant chez elle les roupies qu'il avait gagnées, et lui donnant rendez-vous pour le soir. Dans l'attente de ce moment, il passa toute la journée dans l'impatience. Au coucher du soleil, il fit toilette, monta sur un cheval si léger que, par jalousie de se voir dépassé en vitesse, le zéphyr matinal poussait de froids soupirs, et il arriva à la demeure de la belle. Celle-ci fait encore quelques pas pour aller à sa rencontre, mais de mauvaise grâce, puis elle le fait asseoir. Après avoir soupé, ils se mettent à jouer dix millions de roupies, et la moitié de la nuit ne s'était pas écoulée que Taj-ulmuluk avait gagné tout l'argent comptant accumulé dans les coffres de Lakkha et s'élevant à plusieurs centaines de millions de roupies. Celle-ci, désolée, veut jouer tout son mobilier ; mais, cette fois encore, elle perd, et le prince lui dit :

et Puisqu'il ne vous reste plus rien à mettre en jeu, que ferons-nous maintenant pour passer le restant de la nuit ? Voulez-vous jouer encore une fois avec moi ? Si je perds, je vous donnerai cent mille roupies ; dans le cas contraire, vous me livrerez tous les princes que vous avez tenus enfermés par suite de vos tricheries. »

Lakkha consent à cette proposition, mais en un clin d'œil le prince gagne encore cette partie.

« Heureux jeune homme, lui dit alors Lakkha, je veux tenter une dernière fois la fortune. Si je gagne, je garderai tout ce que j'ai perdu ; si je perds, je deviendrai ton esclave. »

L'astre de la fortune de Taj-ulmuluk continuant à briller sur le firmament du bonheur, il gagna aussi en un instant cette dernière partie. Alors cette belle à taille de cyprès se lève, et, les mains jointes, elle dit au prince.

« Fortuné jeune homme, avec l'aide de Dieu et l'assistance de ton horoscope, je suis donc devenue ton esclave. Par l'effet de ta haute fortune, tu as pu saisir cette proie à la poursuite de laquelle les rois de la terre ont consumé leur vie. Ma maison est désormais la tienne ; épouse-moi, et passons ensemble le reste de notre vie dans le bonheur et la considération.

— Non, lui dit Taj-ulmuluk, je ne puis y consentir. Une importante affaire m'occupe ; si Dieu me fait la grâce de réussir, toi aussi, tu seras heureuse. J'exige de toi que tu renonces à la vie que tu mènes, et que tu m'attendes pendant douze années en t'occupant du service du Très-Haut.

— 0 jeune plante du jardin de l'élévation, répond-elle, jusqu'à ce jour la fleur du parterre de ton adolescence ne s'est pas encore épanouie ; le vent tempétueux de la vieillesse est encore éloigné de la résidence printanière de ta jeunesse. Est-il donc nécessaire que tu entreprennes un voyage, et que, de plein gré, tu te jettes ainsi dans le pyrée des ennuis ; que tu lances de ta propre main le feu du trouble dans le château du contentement ? Confie-moi donc ton secret, car tant que mon âme sera dans l'enveloppe de mon corps, et que cette affaire ne sera pas terminée, j'unirai mes efforts aux tiens, puisque cette maison sans toi n'est plus pour moi qu'une prison. »

VERS. — « 0 toi dont les discours me ravissent, sache que la maison que n'habite pas la personne qui vous est chère est une prison. Il faudrait mettre cette inscription sur toutes les demeures. » Cédant aux instances de la spirituelle Lakkha, le prince lui dit enfin : « Ecoute, je me nomme Taj-ulmuluk ; je suis fils de Zaïn-ulmuluk, roi du Scharquistan. Mon père a perdu la vue par accident, et les savants et les médecins ont déclaré d'un commun accord que la rose de Bakawali seule pouvait le guérir de sa cécité. Depuis lors, mes quatre frères se sont mis en route pour aller à la recherche de cette fleur merveilleuse. J’étais secrètement avec eux, et lorsque je sus qu'ils avaient été pris dans les filets de tes artifices, j'employai la ruse à mon tour, et c'est ainsi que je suis venu à bout de te vaincre. Actuellement, je veux poursuivre la recherche de la rose de Bakawali : si je réussis, tant mieux ; sinon je renoncerai à la vie. »

Lakkha savait ce qu'était Bakawali. « Ah ! dit-elle au prince, quelle pensée extravagante s'est emparée de ton esprit ! Sache que la rose dont tu parles se trouve dans la région du soleil, et qu'un oiseau même ne pourrait y parvenir. Bakawali est fille du roi des fées : cette rose se trouve dans son jardin. Mais la vue du soleil même ne saurait pénétrer à travers ses quatre murs. Des millions de dives veillent de tous côtés à sa garde; aucun être vivant ne peut en approcher sans leur permission. Dans l'espace, de nombreuses fées sont occupées à écarter de ce jardin les oiseaux. Sur la terre, les serpents et les scorpions font une garde constante, afin que personne ne s'y introduise par là. Enfin, au-dessous de la terre, le souverain des rats, à la tête de milliers d'animaux de son espèce, fait aussi jour et nuit la garde, afin que personne ne puisse s'introduire dans ce jardin par quelque trou. Ainsi, une rusée fourmi voudrait y pénétrer en rampant, qu'elle ne pourrait y parvenir. Renonce donc, mon prince, à ce désir insensé, car il est dit dans le noble Coran : « Ne vous exposez pas à périr. « Saadi a dit aussi :

VERS. - « Nous ne pouvons, il est vrai, échapper à la mort mais ne va pas te précipiter de toi-même dans la gueule du dragon. »

« Tout cela est vrai, répond le prince ; mais Dieu qui sut changer en un parterre de roses le feu dans lequel Nemrod fit jeter Abraham, couronnera de succès mon zèle ardent :

HÉMISTICHE. — Si ce divin ami est bienveillant pour moi, que pourra contre moi l'ennemi ? »

« Ne t'oppose pas à mon dessein. Quoique les dives soient plus forts que les hommes, néanmoins ces derniers surpassent les premiers en intelligence et en perspicacité; en sorte que Dieu a dit : « J'ai donné la prééminence aux enfants d'Adam. » N'as-tu pas entendu raconter l'histoire du brahmane et du lion ?

Histoire du Brahmane et du Lion

Un brahmane vint à passer un jour dans un bois où il vit un lion attaché dans une cage avec une forte corde. En voyant le brahmane, l'animal se mit a rugir d'une manière plaintive, et lui dit : « Seigneur, si tu as pitié de ma fâcheuse situation et que tu me sauves de ces entraves, je pourrai un jour t’être utile pour reconnaître ce grand service. » Le bon brahmane, au cœur aussi lisse qu'une planchette, fut troublé des cris douloureux du lion ; mais, aveugle d'esprit qu'il était, il ne songea pas qu'il avait affaire à un ennemi. Sans réfléchir donc à cette circonstance, il se hâta d'ouvrir la porte de la cage, et détacha les pattes de devant et de derrière du lion. L'animal sanguinaire ne fut pas plus tôt libre, qu'il saisit par le cou le trop simple brahmane, le mit sur son dos et l'emporta.

VERS. — « Il ne faut pas plus faire du bien aux méchants que du mal aux bons. »

Le brahmane effrayé s'écrie : « Je t'ai obligé dans l'espoir que tu me traiterais aussi avec bonté, et bien loin de là, tu veux me faire du mal. Hémistiche. « Je t'ai fait du bien, ne me fais pas du mal. »

« Parmi nous, répond le lion, il est permis de rendre le mal pour le bien. Si tu ne veux pas m'en croire, va le demander, et je me conduirai d'après ce qu'on dira. » Le brahmane y consent. Or, il y avait dans ce bois un grand et vieil arbre des banyans ; le brahmane et le lion se rendirent auprès, et ce dernier exposa à l'arbre le sujet de la discussion. « Tu as raison, lui dit l'arbre ; moi, par exemple, je n’éprouve que du mal, au lieu du bien que je fais. Debout sur mon pied, au bord du chemin, je prodigue également mon ombre à tous les voyageurs, grands et petits ; toutefois, tous ceux qui, fatigués par la chaleur, viennent se reposer sous mon ombre, ne manquent pas, avant de continuer leur route, d'arracher quelqu'une de mes branches pour s'en servir de parasol ou pour s'en faire un bâton. Ne reçois-je donc pas le mal pour le bien ? »

« Que peux-tu répondre à cela ? dit le lion au brahmane.

(1) Proverbe indien qui signifie qu'on soupçonne un mal caché.

« De même l'appétit sensuel est un lion renfermé dans la cage du corps ; celui qui l'écoute et qui détache étourdiment la corde de la patience et de la confiance qui le tient serré, en devient immanquablement la proie, à moins que le prophète Khizr, le conducteur des gens égarés, ne le sauve. « Écoute, belle courtisane, la force matérielle ne doit pas l'emporter sur la force spirituelle. Relâche donc tous les princes que tu retiens prisonniers par suite de tes artifices, si tu veux qu'à ton tour Dieu te délivre du cachot de l'enfer. Quant à mes frères, je te prie de les garder auprès de toi jusqu'à ce que Dieu me ramène ici. »

Il dit et se mit en devoir de partir. Alors Lakkha, les yeux baignés de larmes, improvisa ce gazal:

« Ne t'en va pas sans moi, charmant insouciant, ne me laisse pas seule après avoir mis au pillage l'argent comptant de ma vie infortunée !

« Ne m'abandonne pas, aimable tyran, pour te précipiter étourdiment dans le malheur.

« Puisque le vent des événements souffle avec violence dans le monde, ne quitte pas, ô joie de mon cœur, ce séjour de tristesse !

« Tu n'es pas encore instruit des artifices du temps, ô Joseph du siècle ! Le monde est une prison, n'y retourne pas.

« Le monde où tu veux t'aventurer est un océan sans rivage ; écoute mes paroles, ô méchant jeune homme, n'y va pas.

« Quelle réponse donneras-tu au jour de la résurrection au papillon (qui te demandera pourquoi tu t'es voué volontairement, comme lui, à la mort) ? Laisse donc ton dessein et ne t'en vas pas, toi qui es pareil au flambeau brillant pour qui se sacrifie le papillon; »

« Cher prince, tu viens d'entendre mes vers, mais écoute actuellement un discours plus digne de toi. Ton cœur, où Dieu réside, et qui est l'ornement du trône, ce cœur qui sait distinguer l'esprit de la matière, s'il regarde néanmoins cet impur monde de boue, il verra la rouille s'appliquer au miroir de sa vue spirituelle, et de lumineuse qu'elle était, elle deviendra obscure. Lève-toi dès maintenant (pénétré du ces idées) et va t'enquérir du collyre qui rend la vue ; cours à la recherche de la rose de ton ambition, mais évite les amusements que t'offrira sur ta route le monde artificieux. Il ne manquera pas de placer devant toi le damier de la ruse, et de te séduire au moyen du jeu de trictrac de la tromperie, en jetant les dés selon son désir, à l'aide du chat de l'erreur et de la souris du mensonge, en sorte que tu perdes tout d'un coup le capital de ton espoir ; et alors il t'enfermera pour toujours dans sa prison. Mais si tu déconcertes le jeu talismanique de la prostituée du monde (1) avec, la belette de la patience, cette courtisane, tout habituée qu'elle est à commander comme les empereurs et les puissants, deviendra ton esclave soumise. Elle voudra te séduire par ses charmes et par sa beauté ; mais si tu lui résistes, il est certain que ta main cueillera la rose de ton désir, que tu rendras la vue à ton père et que tu reviendras délivrer tes frères. »

(1) C'est-à-dire du monde pareil à une prostituée. Elle dit ceci par allusion à sa conduite antérieure.

Chapitre IV.

Taj-ulmuluk endossa la robe des derviches, il frotta de cendre son visage brillant comme un miroir, et il partit ensuite en invoquant le nom de Dieu. Après quelques journées de marche, il arriva dans une forêt sans limites, et tellement obscure, a cause des arbres touffus qui la formaient, qu'on ne pouvait y distinguer la nuit du jour; car il n'y avait pas de différence entre le noir et le blanc ; mais il fut loin de perdre courage. « Ceci, se dit-il, n'est qu'un flot de l'océan de peine que je vais traverser en entier. Serrons donc la ceinture de la résolution, et, comme la salamandre, lançons-nous dans cette fournaise, plein d'espoir en Dieu. »

VERS. — « Si le plongeur craint les crocodiles, il ne prendra jamais des perles dans sa main. »

Plein de ces pensées, il s'enfonce dans cette forêt dangereuse, plus noire que l'esprit de l'ignorant. Il marchait sur des épines en avançant péniblement : chaque pas qu'il faisait lui arrachait des soupirs et des gémissements. Ce qui était bien plus à redouter, c'étaient les animaux féroces, de toute espèce dont la forêt était remplie. De tous côtés il y avait des dragons altérés et affamés, la bouche béante qu'on aurait prise pour la porte ouverte d'une maison vide. On n'y ressentait d'autre chaleur que celle de l'enfer ; il n'y avait d'autre eau que le poison des serpents, d'autre ami que l'affliction.

Le prince erra longtemps à droite et à gauche. Son corps fut écorché par les épines des buissons, ses pieds percés par celles du jujubier, au point que le sang dégouttait de chacun de ses membres. Il ne parvint qu'avec beaucoup de difficulté aux limites de cette forêt, et là, se prosternant, il remercia Dieu mille fois. Puis, continuant sa route, il vit devant lui un dive qui était assis et qu'on aurait pris pour une montagne. Le dive se leva, et sa tête alla toucher le ciel ; il sourit, et de sa voix éclatante comme le tonnerre il fit entendre ces mots : « Combien je suis pénétré de reconnaissance envers Dieu qui veille à ma conservation, et que ne dois-je pas à mon Créateur qui m'a envoyé, à moi dive grossier et paresseux, un aussi fin morceau ! » Ensuite s'adressant au prince: « Jeune homme, lui dit-il, qui est-ce qui a agité, à la fleur de ton âge, la veine de ton trépas, et qui est-ce qui veut couper la corde de ton existence, en sorte que tu quittes de plein gré la cité de la vie pour venir aussi volontairement, avec le pied de ton désir, dans l'affreux désert de la mort ? »

Alors, la terreur s'empara du prince ; la couleur de son visage disparut comme s'envole le papillon : on aurait dit qu'une fusée avait traversé son visage. « Apprends, dit-il au dive, toi qui m'interroges, que la vie de ce monde périssable est un malheur pour moi : si elle m'était chère, je ne me serais jamais jeté dans les griffes de la mort, et je ne me trouverais pas dans les filets d'un être sanguinaire tel que toi. Délivre-moi donc au plus tôt des peines que j'endure; une heure d'existence est pareille à mes yeux a cent années de tourments. »

VERS. — Si une éternelle existence comme celle de Khizr était heureuse, elle serait trop courte ; mais pour une vie malheureuse, une demi-respiration est beaucoup trop.

Le dive fut ému de compassion par les tristes paroles du prince : « J'en jure par Salomon, dit-il, je ne te ferai pas le moindre mal ; bien plus, je veux te prendre sous ma protection et te prêter mon appui pour la chose que tu peux avoir en vue. » Depuis ce moment, le dive s'attacha chaque jour davantage au prince, et lui témoigna de plus en plus de l'intérêt. De son côté, le prince avait pour le dive la plus grande déférence : il s'unit à lui comme le sucre su lait, et le fit entrer, au moyen de ses douces et affectueuses paroles, dans la fiole de l'amitié. Un jour, le dive, dans un accès de bienveillance, dit au prince : « Fais-moi savoir quelle est ordinairement ta nourriture, afin que je te la procure. — La nourriture des hommes, répond Taj-ulmuluk, est du ghi (beurre fondu), du sucre et de la fleur de farine. » A ces mots, le dive se lève et va se précipiter sur une caravane qui transportait entre autres choses, du sucre et du ghi. Il enlève les chameaux chargés de ces marchandises, et les amène au prince pour qu'il puisse prendre ce qui devait lui faire plaisir. Celui-ci s'empara de quelques provisions de bouche et lâcha les chameaux dans la forêt. Dès ce jour, Taj-ulmuluk mangea les petits pains cuits tant bien que mal qu'il préparait lui-même. Un jour, il en prépara un très grand avec du ghi et du sucre qu'il pétrit convenablement et qu'il vint à bout de bien faire cuire, ayant réuni à cet effet du bois sec. Il prépara aussi un biftek de chameau assaisonné à l'avenant. Le dive s'apercevant de ces préparatifs, en demande au prince la raison. « C'est pour vous, répond ce dernier, que j'apprête ces choses ; je veux vous faire goûter de ce que mangent les hommes, afin que vous en connaissiez la saveur. » Le dive mangea tout ce que le prince avait préparé, et fut tellement content de ces mets qu'il n'avait jamais goûtés, qu'il se mit à sauter de joie tout en les mangeant. Il dit ensuite au prince pour lui exprimer son contentement : « Tu m'as fait manger aujourd'hui, cher prince, une nourriture telle que mon père et mon aïeul n'en ont jamais mangé de pareille, bien plus, dont aucun dive n'a jamais goûté la saveur. Je t'en serai reconnaissant pour l'éternité, et je me reconnais ton obligé. » Charmé de complaire au dive, le prince lui préparait chaque jour un nouveau pain et un nouveau rôti. Le dive toujours satisfait, finit par dire un jour à Taj-ulmuluk :

« Je suis tellement ravi de la nourriture que tu me fournis, que si chacun de mes poils se changeait en cent mille langues, et que chacune de ces langues célébrât tes louanges, je n'exprimerais pas encore ce que je ressens ; cependant, je n'ai jusqu'ici rien fait pour toi. Demande-moi ce que tu voudras.

— Les hommes disent, répond le prince, que les dives ne sont pas véridiques, et qu'on ne peut pas compter sur leur parole ; jure-moi donc par Salomon que tu accompliras ce que je vais te demander.

— Je le ferais volontiers, répond le dive, mais je crains de m'engager par un serment aussi terrible. Tu en ignores l'importance; il faut donc que tu saches que si je ne puis exécuter la chose que tu me demanderas, je devrai mourir. »

A la fin, le dive prêta le serment fatal, et se disposa à écouter la confidence de Taj-ulmuluk :

« Depuis quelque temps, lui dit alors le prince, je désire aller dans le royaume de Bakawali. Tout ce que je vous demande, c'est de m'y faire parvenir. »

En entendant ces mots, le dive pousse un froid soupir, se frappe la tête de ses deux mains et perd connaissance. Quand il reprend ses sens, il gémit, et d'un air profondément affligé : « Cher prince, dit-il, le Très-Haut, loin de me confier le fil de ton existence, a livré en tes mains la bride de ma vie ; car Bakawali est la fille du roi des fées ; plus de dix mille individus de cette catégorie sont les esclaves de ce roi, et, jour et nuit, gardent de tous côtés son empire. J'ai même su par un des gardiens spéciaux qui sont du côté de ce pays, qu'ils n'aperçoivent pas seulement les fortifications qui l'entourent. Comment un être vivant, que dis-je, comment le vent même pourrait-il parvenir en ces lieux, sans la permission de ces sentinelles vigilantes ? Il y a aussi dans les airs des dives sans nombre qui jour et nuit sont employés à empêcher qu'aucun oiseau ne vole au-dessus de ces domaines ; et sous terre le souverain des rats est chargé de la même surveillance, à la tête d'une armée de rats, de serpents et de scorpions, de crainte qu'on n'arrive à l'empire des fées par quelque conduit souterrain. Comment donc pourrai-je t'y faire parvenir ? Toutefois, je dois accomplir mon serment, si je ne veux pas être anéanti. Prépare-moi à manger, et je vais songer à cette affaire, pour l'accomplissement de laquelle quelque chose se manifestera peut-être de derrière le voile du mystère, si mes propres efforts ne peuvent en venir à bout. »

Taj-ulmuluk obéit, et quand le dive vit que son repas était prêt, il jeta un cri. Aussitôt un autre dive, grand comme une montagne, arriva du côté du nord. Ils se baisèrent les mains en signe d'amitié, puis ils s'assirent. Aussitôt que le regard du second dive tomba sur le prince, ce dernier le salua en courbant la tète. Le dive fut étonné de ce salut. « Frère, dit-il au maître de la maison, ce dont je suis témoin est extraordinaire. Jusqu'ici personne n'a jamais vu ni entendu dire qu'il existât une liaison entre un homme et un dive, ni qu'ils pussent demeurer en une même habitation. Explique-moi donc le motif de ce qui excite mon étonnement. — Ce fils d'Adam, répond le premier dive, mérite ma reconnaissance, car il a jeté à mon cou le filet du dévouement. Je suis bien éloigné de vouloir lui faire du mal, et je t'ai fait venir pour que tu juges par toi-même de son mérite. » Alors il servit à manger à son compagnon, et il lui fit goûter les mets délicieux préparés par le prince. Le dive en fut tellement satisfait, qu'il en sauta de joie. Enfin, après avoir mangé et bu à satiété, il demanda à son hôte eu quoi ce fils d'Adam lui avait été utile. « En se donnant la peine, lui répondit celui-ci, de me préparer ces mets, que toute mon habileté et mes soins n'auraient pu apprêter. Or, si tu le veux, tu peux le satisfaire. Il s'agit de le conduire au royaume de Bakawali. — Mais, dit le dive étranger,

HÉMISTICHE. - « Vouloir sciemment faire périr quelqu'un, n'est-ce pas un crime ? »

— J'ai juré par Salomon d'accomplir ce qu'il souhaite, dit le maître de la maison ; si donc tu fais parvenir cet homme à la rose de son désir, c'est moi-même que tu obligeras. »

Le dive avait une sœur, nommée Hammala, qui était la générale des dix-huit mille dives chargés de la garde du royaume de Bakawali. Il lui écrivit la lettre dont la teneur suit:

« Ma chère sœur, j'ai à faire un voyage dont je ne puis me dispenser. Or, depuis quelque temps, j'ai élevé un fils d'Adam comme je l'aurais fait de mon propre fils. Il resterait seul pendant mon absence, et la crainte et la peur se saisiraient de lui. J'ai donc cru devoir vous envoyer cette lumière de mes yeux. Traitez-le avec bienveillance, et prenez garde que rien de fâcheux ne lui arrive. Salut. »

Le dive remit cette lettre au messager qu'il avait choisi, puis se tournant vers Taj-ulmuluk: « Va avec ce dive, lui dit-il ; j'ai lancé actuellement, par la force de mon bras, la balle du soin et de la peine dans le champ du but. Si le maillet de ta bonne fortune vient en aide, j'espère que tu parviendras à ce que tu désires. »

Il dit et plaça le prince sur le bras gauche du messager monstrueux. Ce dernier se mit alors en route, garantissant des rayons du soleil avec son bras droit le fils d'Adam, et il ne tarda pas d'arriver heureusement au terme du voyage. Il salua de loin Hammala, puis il lui remit et la lettre et le prince. La vue de Taj-ulmuluk charma la fée : elle reverdit comme le jardin et fleurit comme le bouton de rose.

VERS. — « Elle ne tenait plus dans sa robe tant elle s'épanouissait de joie en son esprit. »

Elle finit par dire au messager qu'elle n'aurait pas éprouvé autant de plaisir si son frère lui avait envoyé le soufre rouge qui sert de pierre à l'anneau de Salomon. Elle décacheta la lettre, la lut, et y fit la réponse suivante : « 0 mon frère, qui m'es aussi cher que la vie, j'ai eu l'occasion d'aller un jour dans une ville et d'y voir une princesse d'une beauté telle que je n'en vis jamais de pareille. Je l'ai élevée comme ma propre fille et je l'ai nommée Mahmouda. Elle a actuellement quatorze ans, et on ne saurait mieux la comparer qu'à la lune de la quatorzième nuit de la quinzaine lumineuse du mois lunaire. Dieu vient de m'envoyer son semblable dans le jeune homme que tu m'adresses. Je me flatte que je pourrai les unir selon mon désir.

« Au surplus, je désire te voir, et en attendant je te salue.» Elle remet cette lettre au messager, le congédie, et se hâte de marier Taj-ulmuluk à Mahmouda.

Ami lecteur, considère que la vue naturelle est entourée de sept voiles ; et que la manifestation du Créateur, qui est la lumière des yeux des saints, est entourée de soixante-dix mille voiles. Si tu veux écarter ces voiles importuns, tu dois commencer par le grand dive de l'âme concupiscente qui nous accompagne constamment ; il faut asservir cet être maudit, afin que se dépouillant de sa forme hideuse, il te fasse arriver à ce qui est louable (Mahmouda). En d'autres termes, si tu agis contrairement à ce dive, tu agiras selon la droiture.

Chapitre V.

îaj-ulmuluk résida quelque temps auprès de sa protectrice et de Mahmouda, mais sans user en aucune façon des avantages que lui donnait son titre d'époux. Une nuit, Malmouda se plaignit de son indifférence. Il lui en expliqua le motif. « En ce moment, lui dit-il, les plaisirs les plus doux me semblent amers, et j'ai fait vœu de m'interdire toutes les jouissances de ce monde, même les plus légitimes, jusqu'à ce qu'une affaire importante qui me préoccupe soit terminée. — Explique-moi ce dont il s'agit, dit Mahmouda. — C'est que je désire depuis longtemps, répondit le prince, visiter le royaume de Bakawali. — Tranquillise-toi, dit Mahmouda, s'il plaît à Dieu, demain je dénouerai le nœud du fil de l'espoir avec l'ongle de la prudence, et je te montrerai la ville de Bakawali. »

Lorsque la lune se cacha et que le soleil parut, Hammala alla prendre dans leur chambre ses deux protégés ; elle les mit sur ses genoux, le prince sur le droit, la princesse sur le gauche, et les traita avec une affection et une bienveillance vraiment maternelles. Mahmouda, se dressant comme le cyprès, lui dit : « Chère mère, j'ai une grâce à vous demander, me l'accorderez-vous ? — Oui, mon enfant, dit Hammala en lui baisant la tète et les yeux. — Mon époux désire voir le royaume de Bakawali, veuillez donc bien le satisfaire, si la chose est possible. » Hammala fit d'abord quelques difficultés ; à la fin, comme elle vit que sa fille adoptive ne renonçait pas à son idée, elle finit par céder, et ayant fait venir le souverain des rats : « Creuse, lui dit-elle, un passage souterrain d'ici au jardin même de Bakawali ; Prends sur ton dos ce prince qui est le capital de ma vie ; fais-le parvenir dans ce jardin, tiens-le bien, et prends garde qu'il ne lui arrive aucun mal, même aussi léger qu'un cheveu. »

Le rat-monstre agit en conséquence de cet ordre, et quand le prince fut parvenu au jardin de Bakawali, ce dernier se mit à descendre tout doucement, de sa monture, afin d'entrer en ce lieu objet de son désir. Le rat l'en empècha, et parut même vouloir s'en retourner ; mais Taj-ulmuluk lui dit : « Si tu me laisses entrer dans ce jardin, c'est bien sinon, je me tue à l'instant même. » Le rat craignit que le prince n'accomplît son dessein, ou que Hammala ne le fit mourir à son tour : il le laissa donc entrer. Taj-ulmuluk se trouva alors dans un jardin merveilleux : la terre était d'or, les murs qui l'entouraient se composaient de rubis de Badakhschan et de cornalines d'Yémen ; au milieu de parterres d'émeraudes serpentaient des ruisseaux de turquoises qui roulaient des flots d'eau de rose. La divinité elle-même semblait se manifester en ce lieu. Combien ce jardin était admirable ? Par la vue de ce jardin, il se manifestait comme un crépuscule aux yeux de ceux qui le regardaient, tant ils étaient éblouis par la couleur vermeille de ses fleurs ; le soleil, rose rouge du ciel, était tellement honteux par la jalousie qu'il éprouvait d'être surpassé en éclat, qu'il était trempé de sueur. Là les grappes de raisin, entourées de feuilles d'émeraude, jettent dans la confusion le groupe des Pléiades, et la beauté des tiges du nard est telle, qu'elle met en désordre et fait recoquiller les boucles de cheveux des beautés pareilles à la planète de Venus. Si une seule goutte de la rosée de ce jardin arrivait jusqu'à l'Océan, les poissons sentiraient l'odeur de la rose ; si le chant de ses oiseaux arrivait jusque l'oreille de la sphère céleste, elle s'arrêterait pour l'écouter, et s'il parvenait à la planète de Vénus, elle en serait tellement charmée, qu'elle se mettrait à danser au point de tomber sur la terre qui lui aurait servi de tambour de basque. Là encore les jujubes sont plus colorées que les doigts teints de henné des femmes dignes d'être aimées, et la stature des cyprès les moins gracieux est néanmoins préférable à celle des belles humaines. Le soleil ne pourrait mieux faire que de se transformer en papillon pour voltiger auprès des bougies qui éclairent le palais de ce jardin (tant leur éclat l'emporte sur le sien), et la lune perdre la raison a cause de la blancheur de ces bougies.

Le plus étonnant, c'est qu'il y avait sur des arbres de rubis des bouquets de fruits tellement brillants, qu'ils étaient pareils aux grappes des étoiles qui se groupent autour de l'arbre du soleil. Sur l'eau des bassins, où des gouttes d'essence de rose figuraient des diamants, se penchaient des branches d'émeraude agitées par le vent. Des canards pareils aux vers luisants y voguaient et y prenaient leurs ébats.

Le prince émerveillé s'avançait en contemplant ce spectacle, lorsqu'il découvrit une salle couverte de rubis et d'émeraudes, où se trouvait un bassin dont les bords étaient enrichis de diamants, et qui était plein d'eau de rose. On avait adapté aux espèces de rigoles qui l'entouraient, des tuyaux garnis de perles de la plus belle eau. Au centre du bassin s'élevait une fleur épanouie extrêmement belle et d'une excellente odeur. Taj-ulmuluk comprit sans peine que c'était la rose de Bakawali. Sans hésiter, il ôte ses vêtements, entre dans le bassin et va cueillir la rose de son désir. Revenu sur le bord, il s'habille de nouveau, serre la fleur dans sa ceinture ; mais il ne veut pas partir sans visiter le palais qui s'offre à sa vue. Cet édifice était construit en cornalines d'Yémen ; les portes étaient aussi élevées que le ciel et les appartements étaient admirables. Son éclat était tel, que celui du soleil en était terni et celui de la lune effacé. Pareil au papillon amoureux qui déploie ses ailes et ses antennes, il y entre hardiment, et il se trouve dans une chambre de la plus belle architecture, décorée avec art et de la manière la plus distinguée, avec des canapés de la forme la plus gracieuse. Des rideaux habilement brodés étaient baissés autour du lit ; le prince les entr'ouvre, y pénètre, et demeure saisi d'admiration en apercevant sur un lit enrichi de pierreries une fée délicate, sans autre ornement que sa ravissante beauté. Ses vêtements et ses cheveux étaient en désordre ; sa main potelée était nonchalamment posée sur son front. Elle était plongée dans un profond sommeil, sans se douter qu'un être humain la contemplait. Le ciel et la terre étaient illuminés par l'éclat de son visage, et le narcisse, dont la fleur ressemble à l'œil, était dans une continuelle stupéfaction à la vue de ses yeux noirs et languissants. La tulipe était plongée dans le sang, à cause de la jalousie que lui inspiraient ses charmantes lèvres, et le croissant de la lune était faible et sans vigueur à cause du désir qu'il éprouvait de ressembler à ses sourcils arqués. Si le maître du printemps n'apprenait pas du bouton de la bouche de cette belle les mots de sa leçon, il ne pourrait enseigner la floraison aux enfants des fleurs; et si le nègre de la nuit ne venait se réfugier dans ses cheveux couleur de musc, il serait assassiné par le glaive des rayons de ce soleil.

VERS. — « C'était une fée a la taille de cyprès, aux joues de rose, aux lèvres sucrées, et dont le visage de lune annonçait un tendre cœur.

« Quand elle se montrait hors du rideau du harem, elle effaçait l'éclat de la lune et du soleil.

« Si les Pléiades pouvaient voir le chapelet de ses dents, elles se cacheraient (de honte d'être surpassées en beauté) derrière le voile des nuages.

« Veux-tu de cette rose une description convenable. charges-en le rossignol. »

Ce spectacle fit tant d'effet sur Taj-ulmuluk, qu'il tomba privé de sentiment. Après quelques instants, il reprit connaissance et s'approcha de l'oreiller de la belle qui l'avait charmé ; puis il poussa un froid soupir, et récita ces vers :

VERS. — « Lorsque, écartant ton voile, tu te montres aux regards ; la lune resplendissante est couverte de confusion.

« La nuit de la puissance (1), en face de ta chevelure couleur de musc, se serait cachée.

« Tu es tellement enivrée par la coupe de ta beauté, ô être charmant, que tu ne te mets en peine de personne.

« Que de sensations n'ai-je pas éprouvées à ton sujet, ô ma vie, et cependant tu l'ignores. »

(1) La nuit dans laquelle le Coran fut révélé.

Taj-ulmuluk veut laisser une trace de son entrée en ce lieu : pour cela, il retire tout doucement l'anneau que la belle endormie avait au doigt et le met au sien propre.

Puis il part en récitant ces vers :

VERS. - « Je quitte ce jardin en emportant dans mon cœur, comme la tulipe, la blessure de l'amour malheureux. Je me retire, la tête couverte de poussière, le cœur saignant, la poitrine brûlée.

« Il n'y a personne d'aussi infortuné que moi dans le jardin du monde. Eu effet, ceux qui y sont venus ne se sont pas retirés comme moi sans avoir emporté la moindre fleur dans le pan de leur robe. »

Taj-ulmuluk, sans réveiller Bakawali, s'en retourna par le passage souterrain, et de la même manière qu'il était arrivé.

Ami lecteur, suis l'exemple du prince dont je te raconte les aventures. Agis de telle sorte que de ce que tu feras il se manifeste une chose avantageuse. C'est ainsi qu'un homme affamé va prendre du pain chez la boulangère, mais tout à coup la beauté de la marchande le charme : il laisse là le pain et ne s'occupe plus que de celle qui le vend. Le filet de l'amour se saisit aussi du cou de celle-ci, et, à la fin, l'homme affamé dont je parle devient possesseur et du pain et de celle qui le vend. Taj-ulmuluk agit de même : comme le papillon, il était allé à la recherche d'une simple fleur, mais en voyant le jardin de la beauté de celle à qui elle appartenait, il n'aspire plus seulement à la fleur, mais il avance la main du désir jusqu'à l'être charmant qui l'avait plantée.

Après avoir supporté toutes sortes de peines et de fatigues, le prince finit donc par recueillir dans le pan de sa robe la moisson de la rose, et retourna satisfait en sa maison. A son arrivée, l'esprit de Hammala, qui était tristement assise, dans l'attente, les yeux pleins du sang de son cœur, s'épanouit de joie, et le sourire revint ce jour-là sur ses lèvres. Lorsque le soleil, comme une fiancée, couvrit son visage du voile rougeâtre du crépuscule, et que la nuit, de même qu'une femme chérie, montra ses noirs cheveux, Taj-ulmuluk, ivre de joie, entra dans son harem, et passa non-seulement cette nuit avec Mahmouda, mais plusieurs jours dans le plaisir et la gaité.

Chapitre VI.

Une nuit, dans un tête-à-tête avec Mahmouda, Taj-ulmuluk, après l'avoir entretenue de choses indifférentes, finit par lui dire : « 0 capital de ma vie et de ma joie, quoique je sois ici parfaitement heureux, car non-seulement je n'éprouve aucun sujet de peine, mais j'ai même à chaque instant des motifs de contentement et de satisfaction ; toutefois il me tarde de retourner dans mon pays et de revoir mes proches et mes amis. Avisons donc aux moyens de quitter des êtres qui ne sont pas de notre espèce, et de recouvrer notre liberté. »

VERS. — « La société des amis, c'est le printemps de la vie; à quoi servirait-il de rester toujours jeune, comme Khizr, si on était seul ! »

Mahmouda se rendit facilement à ce désir, et lui promit d'obtenir de Hammala dès le lendemain l'autorisation de partir. En effet, lorsque le parfumeur du ciel, après avoir mis dans la fiole de la lune le musc de Tartarie de la nuit, plaça cette fiole sur la fenêtre de l'Occident, et apporta le plateau doré du soleil rempli du camphre de l'aurore dans la boutique de l'Orient, Hammala prépara deux belle robes et une assiette de fruits, et aussitôt que les deux époux sortirent de leur chambre, elle les couvrit des robes et leur donna à manger les fruits ; puis elle les plaça, d'après son usage, sur ses deux genoux et les baisa affectueusement. Elle ne tarda pas à s'apercevoir que le bouton du cœur de ces deux êtres qui lui étaient chers était flétri, et elle leur dit : « 0 toi, ma fille intelligente, ô toi, mon cher gendre, désirez-vous quelque chose ? Vous me demanderiez les étoiles du ciel que je vous les donnerais. »

— Vos soins affectueux, répondit Mahmouda, préviennent tous nos désirs ; ainsi, notre séparation de vous aurait l'effet du feu qui détruirait le jardin de notre bonheur, et la privation de votre société serait comme le congé de la vie ; toutefois, la flamme de l'absence de nos semblables ravage notre cœur, et elle dévore et réduit en cendres la patience et le repos. Si donc vous vouliez bien le permettre, nous irions passer quelques jours avec les individus de notre espèce, et nous éteindrions ainsi avec l'eau de la rencontre le feu de l'éloignement. »

HÉMISTICHE. - « En quelque lieu que je serai, je resterai toujours ton esclave.

Hammala, vivement affectée par cette demande soudaine, poussa un profond soupir : « Hélas ! s'écria-t-elle, je t'avais élevée avec tant de soin afin de rafraîchir mes yeux soir et matin, que dis-je, sans cesse, par le collyre de ta vue et tu veux me quitter ; tu méconnais les devoirs de la reconnaissance ! Ah ! tu n'y aurais jamais songé, si je ne t'avais unie au prince. »

HÉMISTICHE. — « C'est ma faute, et tu n'es coupable en rien. » Alors, prévoyant que ses protégés ne resteraient pas désormais de bon cœur auprès d'elle, elle appelle un dive et lui ordonne de les conduire soigneusement à l'endroit que Taj-ulmuluk lui indiquerait, et de lui rapporter un écrit constatant leur arrivée, s'il ne voulait encourir sa colère. Ensuite Hammala arracha deux cheveux de sa tête : elle en donna un au prince et l'autre à Mahmouda : « Lorsque vous serez dans l'embarras, leur dit-elle, mettez ces cheveux sur le feu, et j'accourai aussitôt auprès de vous avec dix-huit mille dives. » Puis elle mit la main de Mahmouda dans la main du prince, et dit (au dive) :

VERS. — « Je te confie tout le capital que je possédais ; c'est à toi actuellement de tenir compte du plus et du moins. »

Le dive, grand comme une montagne et aussi rapide dans sa course que l'éclair, s'approche immédiatement du prince et lui annonce qu'il est à ses ordres. « Conduis-nous, lui dit Taj-ulmuluk, dans le jardin de la courtisane Lakkha. » A ces mots, le dive prend les deux époux sur ses épaules, ,et dans un instant il les dépose au lieu indiqué. Taj-ulmuluk prie le dive d'attendre un instant pour lui donner le temps d'écrire le billet dont il a été question. Sur ces entrefaites Lakkha entend la voix du prince ; elle accourt et se jette à ses pieds ; puis elle rend grâce à Dieu, et elle dit :

VERS. — « Je ne veux pas seulement courber à chaque instant la tête pour remercier Dieu, chacun do mes cheveux doit se courber aussi pour remplir le même devoir. »

Cependant Taj-ulmuluk écrivit à Hammala pour lui annoncer son heureuse arrivée ; il remet sa lettre au dive et le congédie sans retard. Ensuite il raconte en détail à Lakkha toutes ses aventures; c'est à savoir : les difficultés du désert et la compassion du méchant dive ; la bonté de Hammala envers lui, son mariage avec Mahmouda et la manière dont il s'était emparé de la rose de Bakawali. Lakkha embrasse avec affection la compagne que Taj-ulmuluk lui amène et lui fait l'accueil le plus cordial. Taj-ulmuluk passa quelques jours dans le château de Lakkha ; ensuite il se mit en devoir de retourner en son pays, afin de rendre clairvoyants, par l'arrivée de la rose, les yeux du rossignol. Il donna ordre de faire les préparatifs du voyage et de charger sur des navires ses effets et les provisions nécessaires ; ce qui fut habilement exécuté par des débardeurs intelligents.

Sur ces entrefaites, le directeur de la prison vint demander ce qu'il fallait faire des princes orientaux. Alors Lakkha, après s'être entendue avec Taj-ulmuluk, fit venir les quatre frères de ce dernier. Celui-ci, qui était censé ne pas les connaître, la supplia de leur rendre la liberté, comme elle l'avait déjà fait pour les autres princes de l'Orient et de l'Occident qui étaient tombés en son pouvoir ; mais elle n'y consentit qu'à condition qu'il la laisserait marquer sur leur dos l'empreinte de son cachet en témoignage de l'état d'esclavage auquel ils avaient été réduits. Forcément les princes consentirent à cette dure condition, mais lorsqu'ils se retirèrent Taj-ulmuluk leur fit donner à chacun une pelisse d'honneur et un lakh de roupies pour les défrayer des dépenses de la route. Ceux-ci allèrent d'abord dans la ville voisine prendre quelque repos, puis ils s'acheminèrent vers leur pays. Quant à Taj-ulmuluk, il fit partir, par eau, Lakkha et Mahmouda avec tous les bagages, et leur donna rendez-vous à un port prochain, vers lequel il se dirigea par voie de terre.

Chapitre VII.

Notre héros reprit alors son costume de faquir et suivit les frères afin de tâcher de connaitre leurs intentions. Il s'arrêta dans le même caravansérail qu'eux, et s'installa dans un coin, où il ne tarda pas d'entendre leurs vanteries et leurs mensonges au sujet de la rose de Bakawali. Il patienta quelque temps, mais à la fin il ne put se retenir, et s'étant approché d'eux : « Ce que vous dites, s'écria-t-il, est faux ; regardez-moi, car je possède, moi, la rose de Bakawali. » Aussitôt il dénoue sa ceinture, en tire la rose et la présente aux regards de ces imposteurs. Mais ses frères, furieux, la lui arrachent en disant: « Voyons si tu parles selon la vérité ; car, si tu mens, nous te le ferons payer chèrement. — Vérifiez, leur répond Taj-ulmuluk, la vérité de ce que je dis ; rien de mieux. »

Ils font alors venir un aveugle, ils appliquent la rose à ses yeux, et sur-le-champ l'aveugle recouvre la vue. Ils ne peuvent dissimuler leur étonnement et leur confusion ; mais refusent de rendre la rose à Taj-ulmuluk ; bien plus, ils l’accablent de coups et en rendent noir son visage. Ils le chassent de leur présence, et, joyeux, continuent de suivre la route de leur pays. En peu de jours ils arrivent aux frontières, et envoient à leur père un messager chargé de lui annoncer leur retour. Cette nouvelle combla de joie le bon Zaïn-ulmuluk, et il récita ces vers :

QUATRAIN. — « Mon cœur me dit que ce cher messager vient m'annoncer l'arrivée du remède qui doit dissiper ma douleur.

« Ainsi tous les cœurs s'épanouirent en Canaan lorsque le zéphyr apporta l'odeur de Joseph. »

Pour faire honneur à ses fils, le vieux roi voulut aller à leur rencontre, et fit à cet effet plusieurs journées de chemin. Au moment de l'entrevue, ils lui baisèrent les pieds.

Le roi les baisa au front et les serra tour à tour contre sa poitrine, leur témoignant la plus vive tendresse. Quant à eux, ils lui donnèrent la rose de Bakawali, et il ne l'eut pas plutôt approchée de ses yeux, qu'ils devinrent lumineux comme des étoiles. « Grâces soient rendues à Dieu, dit-il alors, de ce qu'il a bien voulu me rendre la vue temporelle au moyen de cette fleur, et satisfaire ma vue intérieure par la vue de mes fils. » Puis, en réjouissance de cet heureux événement, il donna une fête royale, et il ordonna que tous ses sujets, riches et pauvres, tinssent ouverte pendant une année la porte de la joie et du plaisir, et fermée celle de la tristesse et du chagrin.

Chapitre VIII.

L'échanson de la taverne du discours mettant dans une nouvelle coupe le vin vieux de notre histoire, raconte (1), en revenant à Bakawali, qui était restée endormie au milieu de son palais, que ses yeux enchanteurs s'ouvrirent. En se réveillant de son sommeil, elle resserra son corset, ajusta son vêtement, arrangea son peigne, puis elle se dirigea tout doucement et en se balançant avec grâce vers le bassin où se trouvait sa rose. De chacun des pas de ce corps de rose il naissait des fleurs, et la poussière qu'excitait sa marche était du collyre pour l'œil du rossignol. Lorsqu'elle fut arrivée au bord du bassin, et qu'elle eut lavé avec de l'eau de rose la rose de son visage, elle jette les yeux sur la place qu'occupait sa fleur chérie; mais, hélas ! elle n'en voit pas même la trace. Alors elle se dissout comme l'or dans le creuset de l'impatience, et elle se fane comme le bouton au simoum du chagrin. En même temps elle s'aperçoit que son anneau n'ornait plus son doigt. Agitée, elle se couvre les yeux avec ses deux mains et s'écrie : « Dieu, est-ce un songe ou l'effet d'un talisman ? Mais si c'était un songe, continua-t-elle, je ne verrais pas ces marques apparentes. Je ne le sens que trop : un homme seul peut être l'auteur de cette double action, car quel autre être aurait trompé la vigilance de dix-huit mille dives et serait parvenu jusqu'ici pour enlever hardiment la rose de son désir ? » Ensuite, quand elle se souvint de la négligence de sa toilette dans son sommeil, elle fut abîmée dans un océan de confusion, et elle récita ces vers, conformes à sa situation :

« VERS. — « 0 voleur indique-moi ton nom, et fais-moi connaître le motif de ton larcin.

« Il n'y a sans doute dans le monde personne comme toi ; ce que tu as fait n'est pas le propre d'un mortel.

« C'est ordinairement aux richesses qu'en veut le voleur : il ne considère que l'or et l'argent. :

« Il n'en est pas ainsi de toi, et si j'eusse vu ta main rosée, je l'aurais baisée, et je l'aurais appliquée à mes yeux.

« Il y avait en effet ici toutes sortes d'objets précieux ; mais c'est à autre chose que tu visais.

« Tu as percé mon sein (comme les voleurs percent les murs des maisons), et tu as enlevé à mon insu mon corps.

« Tu ne t'es pas contenté de te rassasier de la vue de mes lèvres; tu as voulu en goûter le miel.

« Tu as emporté l'argent comptant de mon cœur, et tu as laissé vide le coffre de mon cœur. »

(1) C'est-à-dire « L'auteur de ce roman donnant une forme nouvelle à la légende de Bakawali, raconte, etc. »

Cependant Bakawali quitta en soupirant le bord du bassin, rentra dans son salon de rubis, s'y assit, et fit venir les fées pour les punir de leur négligence, sans se souvenir de cet axiome : « Lorsque la flèche du destin est lancée, personne ne peut s'en garer avec le bouclier de la prudence : »

HÉMISTICHE. - « Aucune précaution ne saurait garantir du destin. » Après avoir bien grondé ses suivantes, elle leur dit : « Si vous voulez que je vous laisse la vie, amenez-moi mon voleur. »

A ces mots, sept cents fées se mettent à le chercher de tous côtés, mais elles n'en trouvent pas la trace. Le fait est qu'il n'y a pas de trace à trouver de ce qui ne laisse pas de trace, et que si on la trouve, on ne laisse pas de trace soi-même.

VERS. — « Lorsqu'on va à la recherche d'un objet perdu, il faut se perdre soi-même pour le trouver. »

Bakawali, qui avait été blessée par la flèche de l'amour, voulut tâcher de découvrir elle-même le hardi voleur. Elle fit inutilement aussi les recherches les plus minutieuses. A la fin, à force de faire du chemin, elle parvint dans le Scharquistan, royaume de Zaïn-ulmuluk. Arrivée dans la capitale, elle voit partout des préparatifs de fête ; elle entend auprès de chaque porte retentir des instruments de musique. Curieuse de savoir le motif de ces réjouissances, elle prend le costume d'un jeune homme et demande au premier venu quelle était la cause de la joie qui régnait universellement parmi les habitants de cette ville. « Le roi, lui répondit-on, était aveugle ; mais ses fils, après bien du temps et des peines infinies, sont venus à bout de lui apporter lu rose de Bakawali, et cette fleur lui a rendu la vue. A cette occasion le roi a ordonné qu'on se livrât au plaisir pendant un an, et qu'à chaque porte le tambour se fit entendre.

Bakawali, charmée d'avoir enfin des nouvelles de sa rose, conçut l'espoir de trouver bientôt celui qui la lui avait enlevée ; puis elle se rendit au bord de la rivière et se baigna pour se délasser des fatigues de la route ; et ayant repris ses vêtements du sexe masculin, elle alla se présenter au château royal, en marchant avec grâce à travers le marché. Ceux que regardait ce beau jeune homme, de ses yeux dont le collyre augmentait la vivacité, étaient effacés, pour ainsi dire, comme les traces des pas ; et lorsqu'il recoquillait les boucles de ses cheveux, il tordait le cœur des spectateurs. En un mot, ceux qui le voyaient tombaient comme en état d'apoplexie ; aussi sa beauté fit-elle du bruit dans toute la ville, et ce bruit finit par arriver aux oreilles du roi, qui voulut voir le charmant étranger. On l'amena donc auprès de Zaïn-ulmuluk, qui lui demanda son nom, d'où et pourquoi il était venu. Le jeune homme, ou plutôt Bakawali, répondit sans se déconcerter : « Votre esclave vient des contrées de l'Occident, il se nomme Farrukh (heureux). J'ai quitté mon pays dans l'espoir d'entrer au service de Votre Majesté. J'ose donc espérer qu'elle voudra bien m'admettre au nombre des officiers attachés à sa royale personne, honneur que je reconnaîtrai en faisant constamment des vœux pour votre bonheur. — J'agrée vos services, reprit Zaïn-ulmuluk, restez auprès de moi. » Le roi, en effet, l’admit au nombre de ses officiers les plus intimes, le combla d'honneurs, et mit à profit son zèle.

Bakawali remplissait depuis peu de temps ses nouvelles fonctions, lorsqu'un jour les quatre fils de Taj-ulmuluk se présentèrent à la cour. Le roi, d'après son usage, les accueillit cordialement, les serra contre sa poitrine, leur baisa la tête et les yeux, et les fit asseoir à ses côtés. Bakawali demanda quels étaient ces personnages. On lui dit que c'étaient les fils du roi, et on lui témoigna de l'étonnement de ce qu'elle ne les connaissait pas. Alors, avec la pierre de touche du discernement, elle éprouva l'or de leur physionomie, et elle se convainquit qu'il n'était point pur. « Le roi, demanda-t-elle à son interlocuteur, n'a-t-il pas d'autre fils qui soit allé avec ceux-ci à la recherche de la rose de Bakawali ? — Il n'en a pas d'autre, » lui répondit-on.

En apprenant que Zaïn-ulmuluk n'avait pas d'autre fils, Bakawali fut très-agitée, et, se débattant contre le sort, elle récita ces vers :

VERS. — « 0 mauvaise fortune, qu'as-tu fait ? pourquoi as-tu placé ce nœud dans mes affaires ?

« Quoique l'ongle de la prudence ne puisse le défaire tout de suite il n'est pas à dire cependant qu'il y soit impuissant.

« Si quelqu'un voit en songe quelque chose de fâcheux, il est facile d'en donner l'explication ; mais cette énigme est pour moi inextricable, et pourra-t-elle être jamais résolue par une créature ?

« Dois-je raconter mon songe ? Mais l'interprétation qu'on peut m'en donner n'est pas la véritable. »

« Quel est donc, ajouta-t-elle, l'impudent qui a enlevé la rose de mon jardin, et qui a fait plus encore, qui a enlevé mon âme et mon cœur ? Il a brisé avec la pierre de la séduction et de la magie la fiole de ma réputation, et a blessé sournoisement mon cœur avec la flèche de l'amour ? Que de peines n'ai-je pas prises pour aller à sa recherche ? J'ai bien trouvé la trace de ma rose, et le bouton de mon cœur s'est un peu épanoui. »

VERS. — « Sans doute, il n'y a pas d'incertitude : c'est ici que doit se trouver mon voleur.

« Mais le ciel trompeur a dérangé mon jeu, et a jeté contre moi le dé du désespoir.

VERS. — « Où irai-je et à qui me plaindrai-je ? Je ne sais à qui pouvoir demander justice. »

Bakawali finit par se convaincre que le roi devait avoir un autre fils, parce que les princes qu'elle avait vus ne lui paraissaient pas capables d'avoir pu mener à bien une affaire aussi difficile. De toute manière, elle pensa qu'elle devait patienter pour voir ce qui sortirait du voile du mystère. « Grand Dieu, disait-elle, ce qui m'arrive est l'inverse de ce qui se passe ordinairement. La maîtresse s'enquiert de l'amant et l'amant est recherché par elle. Mais si on réfléchit bien, on verra que la chose est naturelle, car, tant que l'amant n'éprouve pas de l'amour pour la maîtresse, l'amour que celle-ci peut éprouver pour lui est vain, et ses efforts sans utilité ; mais lorsque le feu de la recherche embrase le cœur de l'amant, il s'étend aussi à la maîtresse. Si l'amant place ostensiblement le pied dans la voie de l'amour, la maîtresse marche aussi en secret dans cette voie. Il y a, en réalité, un rapport sympathique entre l'amant et la maîtresse, et c'est d'après cela qu'a lieu leur conduite, quoique extérieurement les avances soient faites par l'amant. »

Mais je dois avancer dans mon récit, et mon calam me dit cependant : « Arrêtons-nous : je me suis beaucoup fatigué à écrire. » D'un autre côté mes mains prétendent s'être donné beaucoup de mal et s'étonnent des plaintes du calam qui, selon elles, n'a rien fait. « C'est nous, disent-elles, qui avons écrit. » Le bras se mêle aussi de ce débat : « Qu'est-ce que les mains et le calam ont fait ? dit-il, n'est-ce pas plutôt moi qui ai agi ? » Enfin, le calam, les mains et le bras voudraient prouver qu'ils n'ont pas besoin l'un de l'autre.

Ami lecteur, si tu peux dire laquelle de ces trois choses a en réalité le plus de peine, et laquelle en a le plus en apparence, je t'indiquerai alors la part de labeur de l'amant et de la maîtresse.

Chapitre IX.

Revenons à Taj-ulmuluk. Lorsque ses méchants frères lui eurent arraché la rose de Bakawali, il demeura d'abord tout interdit. On dit en proverbe : La colère du malheureux ne peut tomber que sur lui-même. » Toutefois, il continua sa route, et, en suivant ses frères, il parvint en peu de jours aux frontières du royaume de son père. Arrivé au milieu d'un bois plein d'animaux féroces, il se souvient du cheveu que lui avait donné Hammala, et le place sur le feu qu'il se procure en frappant deux cailloux ensemble. Il n'y en avait pas un quart de brûlé, que la fée se présente à ses regards, accompagnée de ses dix-huit mille dives, et voyant Taj-ulmuluk revêtu des haillons des derviches, elle en est vivement affectée, et lui demande ce qui lui est arrivé, et pourquoi il est dans cet état. Le prince la satisfait et lui expose le motif qui l'a fait recourir à elle. « Pas tant de discours, réplique Hammala ; dis-moi vite ce que tu désires. — Je voudrais avoir, dit le prince, ici même, et sur le champ, un jardin et un palais pareils au jardin et au palais de Bakawali. — Volontiers, répond celle-ci ; mais je ne connais ni ce jardin ni ce palais ; comment donc pouvoir en suivre le plan et le reproduire ? — N'importe, réplique Taj-ulmuluk; je vous l'indiquerai. »

Aussitôt Hammala envoie aux quatre points cardinaux des centaines de dives pour se procurer des rubis de Badakhschan, des cornalines d'Yémen, de l'argent, de l'or et des pierres précieuses. Trois jours après, les dives arrivèrent, chargés de ces précieux matériaux, et se mirent à l'ouvrage. D'abord on creusa la terre à la profondeur de deux piques, et on y mit de l'or pur, sur lequel on jeta les fondements en pierreries de l'édifice. En peu de jours tout fut terminé. On voyait le château somptueux de Bakawali, aussi bien que son jardin avec ses arbres et ses ruisseaux. Il y avait deux grandes salles dont les murs étaient de rubis et d'émeraudes. Au milieu de ces salles, il y avait un bassin dont les bords étaient enrichis de pierreries, entièrement pareil à celui de Bakawali, et plein d'eau de rose. De tous côtés il y avait des lits de repos ressemblant à leurs modèles. On ne put employer que la moitié des pierres précieuses que les génies avaient apportées. Un quart fut appliqué aux différentes dépenses nécessaires, et l'autre quart fut déposé dans le trésor. Quand tout fut prêt et que Taj-ulmuluk fut satisfait, Hammala lui dit: « Tu n'ignores pas tous les soins que je me suis donnés pour toi et les peines que j'ai supportées. Malgré l'inimitié prononcée qui existe entre les hommes et les dives, je t'ai traité avec amitié, je t'ai nourri affectueusement. De plus, je t'ai fait parvenir au pays de Bakawali auquel personne n'était allé jusqu'ici: et, à cause de cela, combien de désagréments n'ai-je pas éprouvés. Tout cela, je l'ai enduré à cause de mon affection pour Mahmouda. Ah ! ne souille jamais par la poussière du chagrin le pan de la robe du bonheur de cette jeune femme ! »

Elle dit et se retira. Cependant Taj-ulmuluk alla chercher en grande pompe Lakkha et Mahmouda au lieu où elles l'attendaient, d'après ses ordres. Il les fit monter dans des palanquins enrichis de pierreries, ornés de beaux rideaux brodés, et précédés d'esclaves à cheval, portant à leurs mains des bâtons d'or et d'argent. Ce fut ainsi qu'il les introduisit dans son nouveau palais, où il leur procura des distractions qui leur firent passer le temps agréablement.

CHAPITRE X.

Laissons l'architecte du palais de l'éloquence continuer à bâtir l'édifice de cette histoire.

Un jour qu'un esclave de Taj-ulmuluk, nommé Saïd, errait çà et là dans ce désert, il aperçut des bûcherons. Il leur demanda qui ils étaient et où ils portaient le bois qu'ils coupaient. « Nous sommes, lui répondirent-ils, de la ville de Scharquistan, et c'est par la vente de ce bois que nous nourrissons nos enfants. — Voulez-vous, répliqua Saïd, porter votre charge à la cuisine de mon maître, dont le palais est près d'ici, dans une ville qu'il a fait bâtir ? Vous aurez outre le prix de votre bois, une forte gratification. — Votre discours nous étonne, dirent-ils, nous avons passé notre vie à ramasser du bois dans cette forêt, mais nous n'y avons jamais vu de lieu habité, et nous n'avons pas entendu dire qu'il y en eût. — Suivez-moi, reprend Saïd, vous serez facilement convaincus, et si mon discours est faux, personne ne vous empêchera de retourner sur vos pas. »

Les bûcherons obéirent dans l'espoir du gain, et ils ne tardèrent pas à découvrir le palais de Taj-ulmuluk ; mais comme les pierres précieuses qui en composaient les murs réfléchissaient les rayons du soleil, ils crurent que c'était du feu, et ils s'écrièrent.: « Dieu nous préserve du diable qui a été lapidé ! Quoi ! c'est là que vous nous conduisez, pour nous jeter au milieu de ce feu ardent ? Le plaisir ne vaut pas la peine. Ainsi excusez-nous ; nous n'irons pas plus loin. — Tranquillisez-vous, leur répond Saïd, ce que vous voyez n'est pas du feu, c'est l'éclat des pierreries qui couvrent les murs du palais de mon maître. Continuez à me suivre, vous ne tarderez pas à vous en assurer par vous-mêmes. » A peine en effet eurent-ils fait quelques pas qu'ils virent la terre d'or qui entourait le château, et qu'ils reconnurent l'exactitude du discours de Saïd. Ce dernier introduisit les bûcherons auprès de Taj-ulmuluk, qui les accueillit avec bonté, et fit donner à chacun d'eux une poignée de perles et de pierreries dans un plat de métal, en leur disant que s'ils voulaient venir le lendemain auprès de lui il leur donnerait tous les jours deux fois plus que ce qu'ils avaient déjà reçu. Les bûcherons, alléchés par la générosité présente et promise de Taj-ulmuluk, n'hésitèrent pas à quitter leurs habitations et à venir s'établir en ce lieu.

La nouvelle du départ de ces gens se répandit parmi leurs voisins, et graduellement partout. On s'empressa d'aller voir la ville nouvelle, et ceux qui y allaient y restaient. Le préfet de police se plaignait chaque jour au ministre de l'émigration des sujets du Scharquistan. Un jour il l'assura que mille maisons habitées par des gens de la classe ouvrière avaient été abandonnées dans une seule nuit.

« Sait-on, lui demanda le ministre, où vont ces gens-là? - On dit, répliqua le préfet, qu'un individu a fondé au milieu d'une forêt peuplée d'animaux féroces, une ville qui occupe dix kos d'un sol d'or, avec un beau jardin et un palais tellement magnifique, qu'il n'y en a pas de pareil sur la face de la terre. Il mérite bien que le flot de l'océan de sa générosité reçoive de la rivière du temps le nom de Hatim-Taï, et que l'eau de l'océan de sa justice efface de la tablette du monde la trace de la justice de Nouschirwan. »

Le vizir traita ce rapport de fabuleux ; mais le préfet l'assura qu'un grand nombre de personnes avaient certifié le fait, et qu'ainsi on ne pouvait en douter. « Dieu, ajouta-t-il, qui peut faire d'une femme un homme et d'un homme une femme, ne peut-il pas donner à un homme l'empire du monde, qui est comme une femme de formes parfaites ? »

VERS. — « Ne demande pas pourquoi le ciel permet quelquefois l'élévation des plus petits : on n'y saurait trouver de raison. »

« Tu n'as donc pas entendu raconter l'histoire de cette princesse qui, ayant pris d'un dive la faculté virile, put remplir les devoirs du mariage ? »

« Quelle est donc cette histoire ? » — demanda le vizir. Le préfet s'exprima alors en ces termes :

Histoire

« Dans les temps anciens, il y avait un roi dont le sérail renfermait cent belles femmes non [pareilles ; mais aucune d'elles ne lui avait donné un enfant. Par l'effet de la toute puissance de Dieu, la plus belle de ces femmes devint enceinte. Après neuf mois elle mit au monde une fille. La même chose arriva trois fois de suite. A sa quatrième grossesse, le roi jura que si elle accouchait encore d'une fille il ferait périr cette fois la mère et l'enfant. Par l'effet du destin trompeur, ce fut encore une fille, mais très-belle, et d'un aspect vraiment féerique. Sa mère, dans la crainte de perdre la vie, fit croire que c'était un garçon, et elle pria les astrologues de faire entendre au roi qu'il ne fallait pas qu'il vit cet enfant avant dix ans.

« Lorsque la jeune fille fut arrivée à l'âge de raison et que le moment où le roi pourrait la voir s'approchait, sa mère voulut lui expliquer comment elle devait se faire passer pour un garçon. « Va, lui dit-elle, auprès du roi, vêtue en garçon, et nous conserverons la vie l'une et l'autre. » En effet, au temps fixé, la jeune fille se présenta au roi, ainsi que sa mère le lui avait dit, et elle allait et venait dans les appartements royaux, comme si elle avait été du sexe masculin ; mais elle se hâtait de se retirer. A la fin il fut question de marier le prétendu prince avec la fille d'un autre roi. Lorsque le jour des noces fut proche, le roi fit revêtir son prétendu fils d'une robe magnifique, et l'ayant fait asseoir devant lui dans un palanquin d'or, il le conduisit au pays de sa future épouse. Dans cette circonstance embarrassante, la jeune fille en costume de prince pleurait et riait tour à tour.

« Une nuit qu'ils s'étaient arrêtés dans une forêt touffue, la jeune fille, pour qui la vie était désormais un malheur, se leva silencieusement et s'avança au milieu des arbres, dans l'espoir qu'un animal féroce la dévorerait. Elle arriva auprès d'un arbre sur lequel résidait un dive, qui fut épris de sa beauté, et qui ayant pris une figure humaine, lui demanda qui elle était. La princesse lui raconta alors toute son histoire ; il en fut touché, et lui offrit de lui prêter son sexe et de prendre le sien, à condition qu'elle lui rendrait fidèlement ce dépôt. La jeune princesse consentit à la proposition, et le dive effectua son offre. Contente, elle retourna à sa tente. Après quelques jours, le cortège nuptial conduisit le faux prince auprès de sa fiancée. Quand le mariage fut accompli, le roi retourna à son royaume. Le nouveau marié resta quelque temps auprès de sa femme ; il en eut un fils, et il témoigna alors le désir de retourner dans son pays. En effet il se mit en route, et arrivé dans la même forêt qu'il avait traversée en venant se marier, il alla se reposer sous l'arbre qui servait de domicile au dive dont nous avons parlé, et il trouva ce dive assis avec l'apparence d'une vieille femme accablée de tristesse. « Cher dive, lui dit-il, grâce à ta bienveillance, j'ai obtenu ce que je désirais, et je viens à présent te rendre ton bien et reprendre ce qui m'appartient. — Je n'en ai plus envie, répondit le dive, c'est une affaire finie. Le destin l'avait ainsi réglé. « Explique-moi donc cette énigme, lui dit la princesse. » - Je t'attendais, répliqua le dive, sous cette forme, lorsque tout à coup un dive grand comme une montagne est venu auprès de moi, et ayant éprouvé de l'amour pour moi, a excité en moi le même sentiment ; et je me suis même convaincue que les femmes sont plus passionnées que les hommes. Actuellement je ne puis reprendre mon sexe, car je suis enceinte et il me faudrait mourir quand il s'agirait d'accoucher. Ainsi garde ce que je t'avais prêté. »

Le ministre dit après avoir entendu raconter cette histoire: « Je reconnais la puissance de Dieu, et je suis bien loin de concevoir à ce sujet le moindre doute; mais que l'homme puisse faire des choses merveilleuses, voilà ce que la raison ne saurait concevoir et qu'un sage ne peut admettre. Tu ne connais peut-être pas l'histoire du faquir et du moineau.

Histoire

« Dans le temps du roi Salomon, un moineau et sa femelle étaient sur un chemin occupés à becqueter des grains, lorsqu'ils virent venir de loin un faquir couvert de sa robe. La femelle dit au mâle : « Prends garde, l'ennemi arrive. Tâchons de n'être pas pris dans la main du destin. » Le mâle répondit : « Ne crains rien de cet ami de Dieu qui marche dans la voie de la religion : il ne nous fera aucun mal. » Les moineaux tenaient entre eux ce colloque, lorsque le faquir arriva auprès d'eux, et tirant de dessous son bras un gros bâton qu'il portait, il le lança sur les moineaux et cassa une aile du mâle. Le pauvre oiseau se sauva en chancelant des mains de ce méchant, et alla auprès du roi Salomon se plaindre de la blessure que lui avait faite injustement le faquir. Le roi Salomon ordonna d'amener le coupable, ce qui fut fait. Il lui demanda avec colère pourquoi il avait blessé cet oiseau. « Quel mal y a-t-il ? répondit le faquir ; cet animal n'est-il pas destiné à la nourriture de l'homme ? » Le moineau, entendant ces mots, dit : « — Quoique je ne sois qu'un pauvre petit oiseau, toutefois j'ai assez de perspicacité pour être uni à mon ami comme le lait l'est au sucre, et pour fuir mon ennemi, comme la flèche se détache de l'arc. Lorsque j'ai aperçu ton vêtement à inscription qui m'annonçait ta profession, j'ai pensé que tu ne devais faire du mal à personne ; mais je suis convaincu à présent que c'est le diable qui est ton guide, et que tu n'as adopté le costume religieux que par ruse. Quitte-le donc, afin que personne ne soit plus trompé, et ne se jette pas dans le filet de la séduction. » Ce discours plut extrêmement à Salomon ; il blâma et maudit le faquir, puis il le renvoya de sa présence.

« Quelques jours après, ce même moineau becquetait l'herbe quelque part, lorsqu'un autre derviche le prit et l'enferma dans une cage. L'animal, inquiet sur sa vie, lui dit alors : « Homme de Dieu, tu n'auras pas beaucoup de profit en me vendant et fort peu d'avantage en me mangeant; ainsi il est inutile que tu me gardes. De plus, si tu me lâches, je te donnerai quelques avis dont chacun équivaudra à une perle de grand prix. » A ces mots, le derviche s'empressa d'ouvrir la cage, et tenant l'animal par les pattes, sur sa main, il écouta ce qu'il avait à lui dire. « Le premier de ces avis, dit le moineau, c'est que bien des gens assurent que, si Dieu voulait, il ferait passer par le trou d'une aiguille une rangée de soixante-douze chameaux (1). Rien, en effet, n'est en dehors de la puissance de Dieu ; mais il ne faut pas faire grand cas des efforts de l'homme.

« Le second, c'est qu'il ne faut pas s'effrayer au sujet d'une chose qu'on perd ; et je te dirai le troisième lorsque tu m'auras relâché. »

(1) Allusion à un passage connu de l'Évangile reproduit dans le Coran

Le derviche Azad (libre des soins du monde) rendit libre le moineau, et celui-ci étant allé se percher sur la branche d'un arbre voisin, s'écria: « Apprends, faquir, que tu es un grand fou, et que ton esprit est attaqué, puisque tu as perdu volontairement ta proie. J'ai, en effet, dans mon gésier, un rubis de grand prix ; si tu m'avais tué pour me manger, tu t'en serais emparé. » Le derviche se frotta les mains de désespoir en entendant ces mots, et dit au volatile :

« J'ai manqué, je l'avoue, une bonne fortune ; mais donne-moi donc encore un avis. » L'oiseau dit : « Ton cœur est semblable à un vase poli, mes discours n'y laisseraient aucune trace ; pourquoi les ferais-je entendre ? On dit en proverbe : Pleurer devant un aveugle, c'est abîmer inutilement ses yeux. 0 ignorant ! je t'avais déjà dit qu'il ne fallait pas s'aflliger au sujet d'une chose qu'on perd. Tu l'oublies déjà, sans songer d'ailleurs que je ne puis avoir le rubis dont je parle. » Il dit ces mots et s'envola, tandis que le faquir, désolé, prit la route de son logis.

« Il suit de tout ceci que Dieu peut tout ; mais on ne doit pas cependant, sans preuves, venir annoncer des choses extraordinaires en présence des rois. Va donc voir de tes propres yeux les constructions merveilleuses dont tu parles, puis tu viendras me faire ton rapport. »

Chapitre XI.

Selon le désir du ministre, le préfet de police se mit donc en route pour le Mulk-Nigarin, c'est-à-dire le domaine merveilleux de Taj-ulmuluk, précédé d'une avant-garde et entouré de cavaliers. Lorsqu'on se fut un peu avancé dans le chemin, les gens de l'avant-garde poussèrent des cris, parce qu'ils voyaient dans cette forêt un feu dont les flammes allaient jusqu'au ciel. Cependant les cavaliers avancèrent encore ; mais ils ne tardèrent pas de voir la terre d'or qu'on avait annoncée et le château enrichi de pierreries. Ils se convainquirent alors que ce qu'on avait pris pour du feu n'était que le château même, et que les flammes qu'on avait cru apercevoir n'étaient que son éclat.

De son côté, Taj-ulmuluk, instruit de la venue du préfet, fit remplir tous les bassins, couler toutes les fontaines, et ordonna qu'on le reçût dans la salle des rubis. On l'emmena donc dans le château, et de quelque côté qu'il tournât les yeux, il ne voyait que splendeur et éclat de pierreries. Lorsque Taj-ulmuluk parut sur son trône (1), le préfet, debout, lui présenta ses hommages et lui exprima les vœux qu'il faisait pour son bonheur, puis il lui parla en ces termes : « La nouvelle de votre séjour au milieu de cette forêt où vous avez fait construire un palais et une ville, cette nouvelle, dis-je, est parvenue jusqu'aux oreilles du roi mon maître, et il m'a envoyé pour vérifier le fait. Actuellement, permettez-moi de vous exposer que si vous désirez être indépendant, il faut quitter ce lieu sans retard. Si vous voulez rester ici, il faut alors mettre à votre cou le collier de la soumission et venir vous présenter à la cour du roi ; car il ne saurait y avoir deux souverains dans le même pays, pas plus que deux épées dans le même fourreau. - Il est vrai, répondit Taj-ulmuluk, que j'ai élevé des édifices au milieu d'une forêt peuplée d'animaux féroces, mais je n'y suis occupé que du service du Très-Haut ; je ne désire en aucune façon d'être roi, et je souhaite toute sorte de bonheur au monarque de ce royaume. »

(1) En Orient, le trône est souvent dans une espèce de tribune à laquelle on monte par un escalier que les assistants ne voient pas.

Le préfet, satisfait de ces paroles, se retira et alla raconter en détail au ministre ce qu'il avait vu et entendu. Celui-ci, après s'être plongé un instant dans l'océan de la pensée, répéta la chose en présence du roi. Les uns crurent au récit qu'il fit, les autres furent incrédules. Quant à Bakawali, qui était en ce moment auprès de Zaïn-ulmuluk, elle apprit cette nouvelle avec joie. « Béni soit Dieu ! dit-elle en elle-même : le nœud que je cherche à défaire depuis si longtemps sera peut être enfin dénoué ; car je vois l'aurore de l'espérance se lever pour moi après la nuit du désespoir. »

VERS. — « L'agitation de mon cœur m'a annoncé la nouvelle de la venue de mon ami. 0 mon œil ! sois satisfait, car ce pressentiment ne sera pas trompeur. »

Cependant Zaïn-ulmuluk enfonça quelque temps la tête dans le collet de la réflexion ; puis il exprima la crainte que ce voisinage ne causât un jour la ruine de son empire.

VERS. — « La bèche peut arrêter une source d'eau au moment où on la voit sourdre ; mais lorsqu'elle a grossi, un éléphant ne pourra la traverser (1). »

Son ministre lui représenta que les sages ont dit qu'il fallait User de ménagements envers un ennemi qu'on ne peut combattre.

VRRS. — « Lorsqu'on attend avec empressement la réussite d'une affaire, il ne faut pas la compromettre par la violence ou l'opiniâtreté. »

(1) La même idée se trouve exprimée quelque part dans le Gulistan de Saadi.

« 11 vaut mieux, continua le ministre, que Votre Majesté, quibla du monde, contracte avec cet étranger une alliance d'amitié, lui jetant ainsi au cou la chaîne de l'entente cordiale. — J'y consens, répondit le monarque ; personne ne peut, mieux que toi, arranger cette affaire ; ainsi, va, et tâche de tuer le serpent sans briser le bâton (1), en sorte que ma dignité soit conservée et que la bonne intelligence s’accroisse. »

(1) Proverbe indien employé pour signifier ; « Obtenir ce qu'on désire sans se compromettre ; » en d'autres termes : « Prendre garde, en évitant un mal, de tomber dans un autre. »

Le prudent ministre obéit et se dirigea en grande pompe vers le Mulk-Nigarin. Après quelques journées dé marché, comme il était sur le point d'arriver, Taj-ulmuluk, instruit de son approche, fit étendre des tapis sur son passage, remplir d'eau de rose les bassins, couler les jets d'eau, et donna ordre qu'on le reçût dans la salle aux rubis de Badakhschan. Ses désirs furent exécutés. Le prince était lui-même assis sur son trône enrichi de diamants, dans cette salle brillante. Le ministre, debout, lui présenta ses devoirs et lui exprima les vœux qu'il formait pour lui. « Déjà, lui dit-il ensuite, vous avez reçu la visite d'un serviteur de mon maître. A son retour, il a fait un tel éloge de vos qualités, que la colère qui s'était emparée du cœur du roi en apprenant votre établissement s'est calmée, et qu'il désire même venir vous voir. Qu'y a-t-il de mieux, en effet, que deux fleuves de bonté et de générosité se réunissent ? - J'accueille avec empressement, répondit Taj-ulmuluk, le message que vous m'apportez de la part du roi votre maître. J'aurais dû faire la première démarche, car le désir que vous m'exprimez est aussi le mien. »

Il fut alors convenu que le roi viendrait dans une semaine ; puis on servit au vizir un repas. Des plats de différents genres, ornés de pierreries, étaient portés à la salle du festin sur des plateaux d'or et d'argent, et les serviettes étaient artistement brodées. Le prince lit aussi porter aux gens de la suite du ministre de quoi rassasier leur appétit, et il voulut qu'ils emportassent les vases précieux qui contenaient les mets. Lorsque le repas fut terminé, le vizir obtint son congé et retourna au Scharquistan, où il raconta au roi, en détail, tout ce qui s'était passé.

Sur ces entrefaites, Taj-ulmuluk mit une nuit sur du feu un cheveu de Hammala, et aussitôt elle arriva auprès de lui accompagnée de milliers de dives. Taj-ulmuluk et Mahmouda se levèrent et la saluèrent. Quant à elle, elle leur parla avec affection, les serra contre sa poitrine et leur demanda des nouvelles de leur santé et de leur bien-être. Taj-ulmuluk lui dit: « Par votre faveur tout nous est favorable et prospère : nous ne manquons de rien,, nous n'éprouvons aucune peine. Mais demain, je veux traiter le roi du Scliarquistan ; car il est décidé qu'il doit honorer ces lieux de sa présence. Je désire donc que vous fassiez étendre depuis mes domaines jusqu'à sa ville des tapis de brocart et de velours, les uns de couleur rouge comme len joues des belles du Kathai et du Khotan, les autres verts, pour représenter le léger duvet qui entoure les lèvres des jeunes personnes. Je désire aussi qu'il y ait sur la route, de lieue en lieue, des tentes d'hermine tenues par des cordes de fil d'or et d'argent, avec des rideaux de satin, des pieux aussi beaux que des boucles d'oreille, et des clous d'or et d'argent. Je les veux si grandes et en telle quantité, que chaque officier du Roi puisse y avoir une pièce séparée pour s'y reposer solitairement. »

La complaisante Hammala n'eut pas plutôt entendu formuler ces désirs, qu'elle donna à ses dives des ordres en conséquence. Ceux-ci employèrent toute la nuit à faire les préparatifs nécessaires, et elle se retira en son domaine.

Le lendemain matin, le roi du Scharquistan voulant ratifier sa promesse, ordonna à ses ministres et à ses émirs de se revêtir de leurs plus beaux habits pour l'accompagner. Il fit mettre à sa droite une troupe de quelques mille cavaliers de différents uniformes plus riches les uns que les autres, et à sa gauche une autre compagnie aussi bien équipée. Il y avait, comme avant-garde, un escadron de cavaliers armés de pied en cap que suivait une rangée d'éléphants avec leurs litières d'or et d'argent, entourées de tous leurs brillants ornements. Le roi était monté sur un éléphant, dans un amari enrichi de pierreries. Bakawali, en costume d'homme magnifiquement habillée et serrée de la ceinture du désir, faisait partie du cortège. Les quatre princes royaux; en grand costume, étaient aussi montés sur leurs éléphants. On ne tarda pas à partir pour le domaine de Taj-ulmuluk.

Le roi Zaïn-ulmuluk était à peine à, une lieue de distance de sa capitale, qu'il aperçut les tentes dorées, dont l'éclat, était pareil à celui des rayons du soleil. Il crut être déjà arrivé au Mulk-Nigarin ; mais son vizir le désabusa, et il lui dit: « Voilà encore une rose qui vient de s'épanouir ! Sire, c'est dans cette nuit même que tout a été changé ; car il n'y avait ici auparavant qu'une forêt, et votre esclave n'y avait aperçu que ronces et buissons. Mais que dire, si ce n'est que le Très-Haut a donné à une créature un pouvoir tel, que les plus savants ne peuvent en concevoir la portée, et que leur esprit vient s'abîmer dans la vallée de la stupéfaction (1). Le Mulk-Nigarin est encore fort éloigné, mais l'homme extraordinaire qui y réside a voulu vous donner dans la route un avant-goût de ce que vous y trouverez. Admirons donc tout cela. »

(1) Allusion à une des sept vallées mystiques décrites dana 1e Mantic-uttaïr, ou le langage des oiseaux.

Le roi écoutait les explications que lui donnait son vizir, lorsque quelqu'un vint auprès .de lui de la part de Taj-ulmuluk et lui dit: « Mon maître désire que les tapis et les tentures préparés pour la réception de Votre Majesté soient livrés aux pauvres et aux malheureux, et qu'Elle choisisse parmi les tentes qui sont préparées celle qu'il lui plaira pour s'y reposer. Là., on lui fournira des rafraîchissements tels que les rois de la terre ne peuvent en goûter. » A mesure que le roi avançait dans la route, il apercevait de nouvelles choses toutes plus merveilleuses les unes que les autres.

Taj-ulmuluk fit une journée de marche pour aller a la rencontre de son père: il lui présenta ses respects, le conduisit joyeusement dans son palais et le fit asseoir cérémonieusement dans le salon d'émeraudes. Toutes les pièces du palais étaient parées à l'avenant. Partout étaient étendus de moelleux tapis, et çà et là étaient des bassins du milieu desquels on voyait sourdre des jets d'eau de rose. Le roi fut tellement étonné de tout ce qu'il vit, qu'il tomba dans une sorte d'étourdissement. Bakawali perdit presque la raison et resta sans connaissance lorsqu'elle aperçut Taj-ulmuluk. C'est avec justesse qu'un poète a dit :

VERS.— « Si dans une assemblée on tire de l'arc des sourcils les flèches des œillades, elles ont pour but tous les cœurs, mais elles n'atteignent que les cœurs amoureux. »

Quand elle eut repris ses sens elle se frotta les yeux, regarda de tous côtés, et elle ne tarda pas à reconnaître le plan de son palais et les mêmes embellissements qui le distinguaient. Elle en fut stupéfaite, et dit en elle-même que c'était sans doute quelque grand magicien qui l'avait transporté en cet endroit, et qui avait transformé cette forêt en un site talismanique. A la fin elle engagea une fée, qui l'avait suivie sous les apparences d'un domestique, à examiner avec attention les choses extraordinaires qui excitaient son étonnement. Celle-ci, après avoir tout considéré, lui dit : « Ceci n'est pas votre propre palais ; c'est un nouveau bâtiment fait sur le modèle de l'autre ; mais il est si bien imité qu'il n'y a aucune différence entre l'original et la copie. Louées soient l'habileté et l'adresse de l'auteur de ces choses ! »

Bakawali comprit alors qu'elle avait trouvé le ravisseur de sa rose chérie. Elle voulait se faire connaître à l'instant, mais la timidité naturelle à son sexe la retint, et elle se décida à attendre patiemment une occasion favorable pour le faire.

Cependant on étendit une nappe blanche comme le camphre, au point qu'on ne peut en décrire la blancheur sur le papier (blanc) ; et on servit, sur des plats d'or et d'argent, des mets dont la douceur va jusqu'à coller la langue du calam, qui ne peut ainsi la louer. Le roi fut charmé des bonnes manières des gens de service, et il mangea ce qui avait été préparé, avec les princes ses fils et ses officiers. pendant ce temps, des bayadères exécutèrent des danses charmantes, et des musiciens jouèrent sur des instruments de musique des airs délicieux.

VERS. - « Au bruit cadencé des musiciens, des femmes à visage de fée déployaient leurs gentillesses.

« Les roses d'un chant mélodieux s'épanouissaient complétement ; la flûte et le tambour ne cessaient d'être en action. »

Après le repas Zaïn-ulmuluk entra en conversation avec Taj-ulmuluk. Ce dernier finit par lui demander combien il avait d'enfants. « Ceux-ci, seulement, répondit le roi en se tournant vers ses quatre fils ; toutefois, ajouta-t-il, j'en avais un autre dont la fatale présence me priva, dans le temps, de la vue. Dieu m'a fait la grâce de la recouvrer, mais j'ignore ce que ce malheureux fils est devenu depuis le fatal accident. — « Pourquoi a-t-il quitté la cour et s'est-il séparé de la porte impériale ? Quelqu'un, parmi ceux qui composent cette assemblée, le reconnaîtrait-il ? »

Là-dessus Zaïn raconta en détail tout ce qui s'était passé depuis la naissance de Taj-ulmuluk jusqu'au moment où le roi devint aveugle ; puis, montrant un émir, il dit que lui seul, qui avait été le percepteur de Taj-ulmuluk, pourrait le reconnaître. Le jeune prince s'adressant alors à l'émir, lui demanda de voir s'il n'y avait pas dans l'assemblée quelqu'un qui ressemblât au prince dont il s'agissait. Après avoir examiné tous les assistants, avec attention, l'émir déclara que le prince qui lui adressait la parole était, de tous les assistants, le seul dont les traits rappelaient ceux de son élève, et qui en avait le langage et les manières.

Ces mots étaient à peine prononcés que Taj-ulmuluk se jette aux pieds de son père et lui dit : « Je suis ce fils malheureux qui erre depuis si longtemps loin de votre cour par l'effet du destin contraire et de mon fâcheux horoscope. Béni soit Dieu de ce qu'il m'est enfin permis de voir votre face vénérable et d'embrasser vos genoux conformément au vif désir que j'en éprouvais. » Zaïn-ulmuluk, vivement ému, serra son jeune fils contre sa poitrine et lui baisa la tête et les yeux ; ensuite il rendit grâces à Dieu et dit à Taj-ulmuluk : « Les astromones qui avaient été consultés le jour de votre naissance, ont prédit dans votre horoscope la position brillante que Dieu vous a donnée. Béni soit Dieu de ce que j'ai eu la satisfaction de voir dans le miroir de la manifestation le visage de la réalisation. Mes yeux sont aujourd'hui doublement clairvoyants. Mais, dites-moi, êtes-vous resté libre jusqu'ici, comme le cyprès, sans vous unir à un buis élégant? — J'ai, répond Taj-ulmuluk, deux femmes légitimes que je vous présenterai si vous me le permettez. » Le roi lui ayant dit qu'il les verrait bien volontiers, aussitôt Taj-ulmuluk se rendit dans les appartements intérieurs et en ramena Lakkha et Mahmouda. Ces deux belles, à figure de fée, s'arrêtèrent toutefois à l'entrée de la salle où se trouvait Zaïn-ulmuluk, qui demanda à son jeune fils pourquoi elles n'entraient pas, afin qu'il put éclairer le narcisse de ses yeux par leur vue propre à exciter la joie, et remplir son cœur de satisfaction.

Taj-ulmuluk lui apprit que c'était parce que ses quatre fils aînés étaient les affranchis d'une de ces dames, et que leurs épaules portaient la marque de l'anneau de Lakkha, ainsi qu'on pouvait le vérifier.

A ces mots, la pâleur de la confusion couvrit le visage des fils aînés de Zaïn-ulmuluk, et ils se retirèrent aussitôt. Cependant les deux épouses de Taj-ulmuluk s'approchèrent, baisèrent les pieds du roi, qui demanda le récit des aventures de son fils, depuis sa séparation, et tout ce qui concernait ses deux charmantes femmes. Le jeune prince satisfit son père ; il lui raconta en détail les peines et les dangers de la forêt, l'esclavage de ses frères, la bienveillance de Hammala envers lui, son mariage avec Mahmouda, comment il avait pris dans le bassin d'eau de rose la rose de Bakawali, et comment il avait vu cette belle pendant qu'elle dormait, comment ses frères lui avaient arraché la rose merveilleuse, et comment enfin il avait fait pour former un jardin au milieu des bois, et pour construire une maison sur le plan du palais de Bakawali.

Ce récit rappela au roi la mère de Taj-ulmuluk, et il dit à son fils : « C'est donc toi qui, en réalité, as rendu mes yeux lumineux par la rose de Bakawali, et qui as ouvert en te montrant à moi la porte de la joie devant mon cœur chagrin. J'ai actuellement un devoir à remplir : je dois faire parvenir cette propice nouvelle à ta pauvre mère livrée à la douleur de l'attente, et l'abreuver du sorbet de l'heureux avis de ton arrivée, elle qui est altérée dans la vallée de l'absence. » Il dit, se lève, retourne à son palais, se rend auprès de la mère de Taj-ulmuluk, lui demande pardon de sa conduite à son égard, lui assure que désormais elle occupera le premier rang parmi ses femmes, et lui annonce enfin l'heureux retour de son fils.

Cher lecteur, la place distinguée que tu occuperas dans le palais du Roi par excellence sera la rémunération de ton service. Comme Taj-ulmuluk, fais des actions dignes d'approbation, alors le Roi t'aimera, il te fera savoir qu'il veut t'admettre en sa présence ; bien plus, il viendra lui-même auprès de toi, dans son impatience, et il serrera avec empressement ta tête contre sa poitrine. Si tout d'abord tu n'es pas digne de la vue de ce Roi, toutefois tu finiras par arriver à un tel degré, que personne ne pourra y atteindre avec toi. Or, n'agis pas comme les fils aînés de Zaïn-ulmuluk, afin de n'être pas stigmatisé comme eux de la marque de la malédiction, et de n'être pas exposé avec eux à la risée de tous.

Chapitre XII.

Bakawali, qui avait entendu le récit de Taj-ulmuluk, ne pouvait plus douter qu'il ne fût le ravisseur de sa rose.

Lorsque le roi fut rentré dans sa capitale, elle lui demanda la permission de quitter son service. Elle se rendit aussitôt à son jardin, écrivit au jeune prince une lettre affectueuse, et la remit avec son anneau à une fée nommée Saman-rou (visage de lis), qui, ainsi que Bakawali, avait assisté sans être aperçue à l'entretien de Taj-ulmuluk et de son père. « Va promptement, lui dit-elle, et tu remettras ces deux choses au prince lorsqu'il sera seul et libre des soins du monde. » En effet, la fée déploya ses ailes, et elle arriva en un clin d'œil auprès de Taj-ulmuluk. Elle attendit un moment favorable, lorsque, assis dans ses appartements, il paraissait rêver à Bakawali. Alors elle se présenta à sa vue, le salua respectueusement, et lui remit la lettre dont la confiance de Bakawali l'avait chargée. Le prince reconnut l'anneau; il ouvrit la lettre et lut ce qui suit :

Lettre de Bakawali.

VERS. — « Après avoir commencé mon discours par le nom de Dieu, l'être libre du comment et du pourquoi, lui qui a éclairé le ciel par les étoiles, et qui a créé sur la terre les hommes et les génies, qui a donné aux fées la grâce et la beauté, et qui a enflammé pour elles le cœur des enfants d'Adam ; car, bien qu'il ait élevé en dignité l'homme au-dessus des fées, cependant il lui a donné pour elles une inclination violente. Il laissa tomber un rayon de sa lumière sur Laila, et l'homme devint fou (majnoun) en voyant sa beauté. Il la manifesta en Schirin, et Farhad en fut violemment épris. Le soleil est la plus petite lueur de son éclat ; que dis-je ? il n'est auprès de lui qu'un faible atome. Dieu a allumé dans le cœur la lampe de l'amour ; et la sagesse, comme un papillon, est venue s'y brûler. »

« Après cette invocation, je t'offre, ô prince excellent ! mes civilités, et te fais savoir que tes yeux langoureux et tes sourcils arqués ont lancé mille traits dans mon cœur. Tes boucles de cheveux tortillés m'ont chargée, comme la colombe, du collier de l'esclavage. Je meurs d'amour (1) : le feu de la passion me dévore au dehors et au dedans. Ce proverbe est mal à propos répandu dans le monde, qui dit : les cœurs s'entendent ; car je me consume et tu n'en sais rien. Il n'existe en toi aucune trace du brûlement de mon cœur. Sans toi mon palais est un lieu de deuil ; que dis-je ! sans toi le paradis serait l'enfer pour moi. Ah! fais couler dans ma bouche la boisson de l'union, et rends-moi ainsi la vie qui est sur mes lèvres, près de s'échapper. Ton amour a tellement brisé mon cœur qu'il en a fait mille morceaux. Je suis la perle et tu es le diamant. Tu es pour moi comme un fleuve qui doit rafraîchir mon cœur altéré et éteindre ma soif. Je sens que je mourrai si tu ne te rends pas à mes vœux ; mais je ressusciterai le jour où tes lèvres de rubis voudront être le prix de mon sang. Quelle réponse me donneras-tu, si je te demande pourquoi tu m'as assassinée par ta charmante tournure ?

« Mais, ô mon calam ! n'écris pas davantage, je me suis assez livrée à une amoureuse douleur. »

(1) Une déclaration d'amour de la part d'une femme, et surtout une déclaration si passionnée, n'est pas dans nos mœurs, mais elle est dans les mœurs de l'Orient, et la lecture des nombreux contes que les orientalistes ont fait passer dans les langues d'Europe nous y a habitués.

A la lecture de cette lettre, dont chaque expression était pleine de tendresse et chaque ligne remplie d'ardeur passionnée, le feu de l'amour qui était caché dans le cœur de Taj-ulmuluk s'alluma violemment. Impatient comme le mercure, il finit par se calmer de gré ou de force, et, prenant en sa main le calam de l'absence et une feuille de papier, il se mit à écrire la réponse suivante :

Réponse à la lettre.

VERS.— « O toi qui enflammes les amants et qui exerces envers eux une cruelle tyrannie ! toi qui l'emportes sur toutes les belles au corps d'argent, et qui dérobes les cœurs dans le chemin de l'amour ! les sourcils arqués qui ornent tes yeux figurent un sabre qu'aurait en ses mains un homme ivre (1). Ton regard est enchanteur ; c'est la foudre qui détruit la moisson de l'âme. Ta bouche est plus vermeille que le bouton de la rose ; le rubis est décoloré auprès de tes lèvres. Tu rends lumineux l'œil de mon espoir. Je suis un atome et tu es le soleil. »

(1) Allusion à la forme arquée des sabres musulmans et à la douceur langoureuse des yeux à laquelle les poètes orientaux donnent le nom d'ivresse.

« 0 femme-charmante, dont le front brille comme la planète de Vénus, et qui excites la jalousie des beautés de la Chine ! Le contenu brûlant de ta lettre passionnée a consumé mes os comme la bougie et a couvert de blessures mon cœur isolé. Mes cris et mes gémissements sont tels, qu'on dirait que le jour du jugement est arrivé. La vapeur de mes soupirs se répand de tous côtés. 0 flambeau qui éclaires la nuit, les blessures que le feu de l'amour a faites dans mon cœur ne se guériront jamais ; que dis-je ! elles paraîtront tant que des taches s'apercevront sur la lune. Ne crois pas que ton image s'éloigne jamais de mes yeux, ou que mon cœur oublie ton souvenir. Il n'y a pas d'heure où je ne désire ta présence, où je n'ambitionne le bonheur d'être uni à toi. Lorsque j'ai entendu prononcer ton nom, j'ai tellement perdu la raison, que, la vue fixée sur mon but, je n'ai pas craint d'exposer ma vie. Je me suis lié avec les dives, et j'ai jeté à leur cou le filet de l'amitié. C'est ainsi que j'ai pu admirer un instant ta beauté qui orne le monde, ce qui a répandu du sel sur la blessure de mon cœur. Une étincelle de mon cœur brûlant est tombée sur le tien ; l'éclair de mon désir a brillé sur ta moisson. »

VERS. — « Oui, c'est bien l'excès de l'amour qui fait bouillonner mon cœur ; il n'y a qu'une seule boisson, mais elle est dans deux coupes. »

« Que suis-je ? que puis-je faire ? Oui, j'avais besoin du tes paroles engageantes. »

VERS. — « Tant que l'attraction ne vient pas du côté de l'objet aimé, que peut faire l'amant au désespoir ? »

« Toutefois, je ne dois pas confier plus de secrets à mon calam, attendu qu'on a dit : « Le calam ne doit pas être admis dans le harem des secrets des amants. »

« Salut. »

Taj-ulmuluk mit cette lettre sous enveloppe, y appliqua, en guise de cachet, son œil humide teint de surma, et la remit à Saman-rou, en la chargeant de dire de vive voix à Uakawali bien des choses encore qu'il n'avait pu exprimer par écrit.

Saman-rou partit sans retard et arriva bientôt auprès de Bakawali, à qui elle remit la réponse de Taj-ulmuluk, en l'accompagnant des explications que lui avait données le prince.

Chapitre XIII.

Quand Bakawali vit que l'amour de Taj-ulmuluk pour elle était encore plus vif que le sien, et que l'union seule pouvait calmer leur mutuelle impatience, elle envoya en toute hâte Saman-rou prier Hammala de venir auprès d'elle. Hammala l'ayant vue agitée, lui demanda de quoi il s'agissait: « Tout va bien, lui répondit celle-ci ; mais Bakawali te demande, hâte-toi d'accourir. » Cependant Hammala troublée par cette réquisition subite, se lève tremblante comme le saule d'Egypte et arrive auprès de Bakawali. Elle la trouve assise dans son palais, ses yeux de narcisse languissants par l'effet de la séparation de son ami, et chacun de ses cils changé en une fontaine, comme si elle avait été dans le deuil. Elle la salue avec déférence, et lui exprime les vœux qu'elle forme pour son bonheur. « 0 jasmin du jardin de la joie, lui dit-elle, rose du buisson du contentement, pourquoi le bouton de ton cœur est-il resserré au point que ta couleur en est altérée ? Pourquoi tes pleurs interrompent-ils tes paroles ? Pourquoi laves-tu de tes chaudes larmes la fleur de ton visage ? Puissent tes malheurs tomber sur moi, en sorte que tu sois toujours satisfaite et riante ! Au nom de Dieu, parle, et découvre-moi le secret de ton cœur ! — Misérable entremetteuse ! lui dit alors Bakawali en colère, que dois-je te dire ? Je l'ignore moi-même. Mais n'est-ce pas toi qui as allumé le feu qui me consume et amené le fâcheux état où je suis ? Laisse là tes jongleries et éteins ton amitié ; car c'est en donnant à ton gendre les moyens de parvenir jusqu'ici qu'il a pu déchirer le voile de mon honneur, puisqu'il m'a vue presque sans vêtement. Si tu tiens à réparer ta faute, va promptement et amène-moi cet être chéri. — C'est pour si peu de chose, répondit eu souriant Hammala, que vos joues sont enflées à force de pleurer et que votre beauté s'est altérée ? Ah ! croyez-moi, levez-vous, lavez votre visage, et que le sourire revienne sur vos lèvres. Je vais à l'instant prendre Taj-ulmuluk par l'oreille et le conduire auprès de vous. » Hammala part, en effet, pour la capitale du Scharquistan. Arrivée auprès de Taj-ulmuluk, elle lui dit en souriant: « Lève-toi, ô papillon, et envole-toi ! ta bougie se souvient de toi. » Le prince se jette aux pieds de Hammala ; mais celle-ci le serre contre sa poitrine, puis elle le charge sur ses épaules et prend le chemin du royaume de Bakawali. Sur ces entrefaites, on annonça à Jamila-khatoun que sa fille Bakawali était amoureuse d'un mortel. Pour s'en assurer, elle alla auprès de Bakawali, et quand elle en fut convaincue, elle se mit dans une violente colère, et la gourmandant violemment, elle lui dit : « Fi donc, fille amoureuse et sans honneur ! quelle est cette passion qui s'est emparée de toi et que tu veux assouvir ? Tu as perdu l'honneur des fées, et tu as submergé leur réputation. »

Bakawali, mettant les mains à ses oreilles, en forme de supplication, nia d'abord le fait en accompagnant son dire de serments terribles, et enfin elle se jette aux pieds de sa mère et s'écrie : « Je ne connais pas seulement le mot d'amour, et je n'ai pas même vu en songe un être humain. Qui donc a voulu vous faire avaler ce vitriol en vous débitant ces sornettes ? Avouez-le-moi, si vous ne voulez pas que je me suicide et que je renonce à la vie. »

Ces paroles touchèrent sa mère, mais affectant une sèche indifférence elle lui dit : « Va, garde le silence et réforme ta conduite. » Ce fut après cette conversation qu'eut lieu l'arrivée de Hammala et de Taj-ulmuluk. Saman-rou, qui était dans la confidence, vint dire en secret à Bakawali que le voyageur en question venait d'arriver. La belle fée chargea sa compagne de le faire cacher en un lieu sûr, pendant que, contre sa volonté, elle fut obligée de rester avec sa mère assez avant dans la nuit. Enfin Jamila va se coucher et s'endort promptement. Bakawali ne perd pas une occasion si favorable ; elle se lève tout doucement sans être entendue, le sein palpitant tour à tour de crainte et de désir, elle va trouver Taj-ulmuluk. En la voyant, celui-ci s'évanouit d'abord, tant fut violente la sensation qu'il éprouva. Elle accourut alors avec empressement. Par l'effet de l'odeur suave du souffle de Bakawali, plus excellente que celle de l'essence de rose, Taj-ulmuluk reprit ses sens, ouvrit les yeux, et se considéra comme à l'apogée du bonheur en voyant les attentions de Bakawali pour lui. Il se leva heureux et content, et contempla son amie. Bientôt la coupe du vin de l'amour circula, et ils en furent enivrés tous les deux. Le voile de la retenue fut retiré, et le marché de la témérité et de l'audace devint animé ; enfin ils se désaltérèrent à la coupe de l'union et éteignirent le feu de l'absence.

VERS.— « Mille fois hélas de ce que le firmament lumineux éloigne si souvent de Jupiter (1) la lune !

« Là où deux personnes sont assises ensemble dans un même lieu, il y jette la pierre de la séparation.

« S'il fait briller dans un cœur un rayon d'amour il ne tarde pas de le tourmenter par la blessure de l'absence.

« C'est une erreur de croire à sa bienveillance : quand en effet agit-il avec fidélité ? Il n'y a sur son arc que la flèche de l'injustice. »

(1) C'est-à-dire « la belle femme de son appréciateur », ou plutôt « de son acheteur », le mot muschtari signifiant à la fois acheteur et la planète de Jupiter.

Par malheur Jamila se réveilla en sursaut au milieu de la nuit. Elle se lève, et voyant que le jardin est éclairé par les rayons de la lune, elle va s'y prononcer, et elle passe devant l'endroit où nos deux amants, sans défiance, reposaient l'un près de l'autre. Lorsqu'elle les aperçut, la flamme de la colère l'enveloppa et ne s'arrête pas. Enfin elle jeta Taj-ulmuluk dans l'air comme une pierre lancée par la fronde ; elle changea en couleur de pourpre les roses des joues de Bakawali par les soufflets qu'elle lui donna; puis elle la conduisit avec elle dans le jardin d'Iram, qui était le lieu de la résidence de Firoz-Scliali, et fit savoir à ce dernier ce qu'elle avait vu de ses propres yeux.

Firoz-Schah donna pour compagnes à Bakawali un certain nombre de fées qu'il chargea de laver de la tablette du cœur de sa fille le dessin de ses familiarités avec l'homme qui l'avait séduite. En vain s'occupèrent-elles jour et nuit de ce soin, le feu caché de son amour ne fit que s'en enflammer davantage. Elle en entretenait ses compagnes toute la journée; dans la nuit elle remplissait son imagination de cette image chérie, et pendant qu'elle veillait solitairement, elle récitait, conformément à sa situation, des vers dont voici le sens :

Gazal.

« Personne n'est, comme moi, éprouvée par les peines de l'absence ; car, jusqu'ici, ma vie s'est écoulée dans la douleur de la séparation.

« Je suis une maîtresse malheureuse qui a perdu son cœur ; je suis délaissée; j'en ai le vertige. Les blessures de la séparation m'ont couverte de plaies.

« Que puis-je faire, si ce n'est de verser des larmes de sang, moi qui suis affligée par la séparation ?

« Mais qu'est désormais la séparation ? Où suis-je ? Que deviennent mes soucis et mes chagrins, puisque la main du destin brise même le pied de la séparation ?

« Où trouverai-je justice, que ferai-je, à qui m'adresserai-je ? Y-a-t-il quelqu'un qui me donnera la rétribution de la séparation ?

« Si la séparation dure encore pour moi, je me suiciderai, et je payerai avec les larmes de mes yeux le prix du sang de la séparation.

« Cette peine cruelle est telle, que de ma bouche, comme de celle de Hafiz, il sort, à cause de cette séparation, des gémissements pareils à ceux de l'oiseau de l'aurore (le rossignol). »

Lorsque les fées se furent assurées que l'amour avait fixé sa demeure dans le cœur de leur jeune maîtresse, elles allèrent annoncer à Firoz-Schah que tous leurs efforts avaient été inutiles, et que leurs discours ne faisaient aucune impression sur l'esprit de Bakawali. « La sangsue, ajoutèrent-elles, ne saurait s'attacher à une pierre. Nous avons fait ce que nous avons pu. Ordonnez à présent ce que nous devons exécuter. » Quand Firoz-Schah eut appris le peu de succès des fées, il comprit que sa tille n'était plus sous sa puissance, et que les meilleurs conseils ne lui serviraient de rien ; il l'enchaîna par des talismans, et il mit à ses pieds d'un blanc d'argent une chaîne de fer.

Chapitre XIV.

Nous avons laissé Taj-ulmuluk au moment, où Jamila-hkatoun l'avait lancé dans l'air. Il tomba dans une mer inconnue, et par l'effet de la fluctuation des vagues, il se trouvait tour à tour au fond de l'eau comme la perle, ou au-dessus des vagues comme l'écume. Après être resté quelques jours dans cet état, il fut jeté sur le rivage avec un dernier souffle de vie, tant il est vrai que la main d'Izraïl, l'ange de la mort, ne tord pas tout de suite le cou de l'oiseau de l'âme des amants. Cependant le soleil réchauffa le corps de Taj-ulmuluk : il reprit de la force et put se lever et marcher. 11 vit qu'il était dans une île où se trouvaient des arbres fruitiers en abondance. Il parcourut cette île dans tous les sens, et il finit par découvrir un jardin dont les arbres portaient des fruits qui ressemblaient à des tètes humaines. A mesure qu'il s'en approcha, ces têtes se mirent à ricaner et à rire, puis elles tombèrent toutes par terre. Environ une heure après, d'autres tètes semblables parurent sur les mêmes branches. Le prince fut stupéfait et troublé de cette Merveille de la puissance divine, et il s'éloigna de ce lieu. Alors il se trouva dans un jardin de grenadiers dont les fruits ressemblaient à des pots de terre. Comme il en prit et qu'il les ouvrit, il en sortit des oiseaux des plus jolies couleurs qui s'envolèrent aussitôt. Cette autre merveille jeta le prince dans un nouvel étonnement. Il continua à voir pendant tout le jour des phénomènes du même genre : il s'en présentait toujours à lui de nouveaux. Il ne savait comment se sauver de cette île ; mais à la fin il ramasse péniblement des branches d'arbre, en fait un grand fagot, le lance à la mer, et invoquant le nom de Dieu, il monte sur cette espèce de bateau. Après quelques jours, il découvre un autre rivage, y descend, et se trouve au milieu d'un désert effrayant. A la nuit, dans la crainte des animaux féroces, il monte sur un arbre, mais une demi-heure ne s'était pas encore écoulée qu'il entend les vagues faire un grand bruit du côté du midi ; il ne vit rien d'abord, mais bientôt un énorme dragon s'offre à ses regards et vient précisément sous l'arbre dont les branches le soutenaient. Cette vue l'effraye: il perd le sentiment, et, hors de lui, il se serre contre les branches de l'arbre. Le dragon ne tarda pas à vomir de sa bouche un serpent, et celui-ci une pierre si brillante qu'elle éclairait jusqu'à cent kos les bois et les montagnes. Les animaux de la terre et les oiseaux du ciel vinrent s'agiter devant elle et finirent par tomber privés de sentiment. Alors le serpent les attira par la force de sa respiration et en avala la quantité nécessaire pour sa nourriture ; puis il fit rentrer dans sa bouche la pierre éclatante qu'il en avait fait sortir, et retourna dans la bouche du dragon, qui reprit le chemin par lequel il était venu. Le prince forma le dessein de s'emparer de ce joyau, et il réfléchissait aux moyens qu'il pourrait employer à cet effet, lorsqu'en passant au bord de la mer il voit une grosse motte de terre boueuse. Il la prend, l'emporte avec lui, et au soir il va se placer sur l'arbre où il était le jour d'auparavant. Le dragon arriva ponctuellement et répéta la scène de la veille.

Le prince épiait ses mouvements ; quand il crut le moment favorable, il jeta la motte de terre sur la pierre qu'avait vomie le serpent, et l'ayant ainsi couverte, toute la forêt fut plongée dans les ténèbres, si bien que le serpent voulant se retirer se heurta la tête contre les pierres et périt.

Au matin, Taj-ulmuluk descendit de l'arbre sur lequel il était monté, et ayant retiré de dessous la motte de boue le précieux joyau, il le serra dans sa ceinture et se mit eu marche, dans l'espoir de trouver un lieu habité. Il tint sans succès cette conduite pendant plusieurs jours, et a la nuit il dormait sur un arbre. Une nuit, il grimpa sur une branche où se trouvait le nid d'un geai qui possédait la faculté de parler. Ce geai contait des anecdotes et des histoires à ses petits et leur apprenait tout ce qui pouvait, à un jour donné, leur être utile. Cette nuit-la ses petits lui demandèrent des indications sur la forêt déserte qu'ils habitaient. Le geai leur dit'. « Il y a çà et là des trésors précieux; mais en outre, en allant du côté du midi, on trouve au bord d'un bassin un grand arbre qui a la propriété singulière de rendre invisible celui qui se sert d’un chapeau fait de son écorce. Jusqu'à présent personne n'a pu y atteindre, parce que cet arbre a pour gardien un grand serpent que ni les épées ni les flèches ne sauraient blesser. — Ah ! vraiment ? répliquèrent les petits geais ; et savez-vous comment on pourrait y arriver ? — Si un homme courageux et prudent, répondit-il, allait au bord de ce bassin, il faudrait qu'il sautât dedans lorsque le serpent l'attaquerait; alors il se trouverait transformé en corbeau; mais, sans se mettre en peine de cette métamorphose, il devrait se poser sur la branche occidentale de l'arbre ; il y trouverait des fruits verts et rouges ; les rouges lui donneraient sa première forme, les verts le rendraient invulnérable, s'il en plaçait sur sa tète ; et s'il en mettait dans sa ceinture, il pourrait voler dans l'air. Les feuilles de cet arbre guérissent les blessures, et son bois ouvre les serrures les plus fortes et brise les corps les plus solides. » Taj-ulmuluk ayant entendu l'explication de ces choses merveilleuses, fut tourmenté du désir d'éprouver la vertu de l'arbre miraculeux. Au matin, il se dirigea vers l’endroit signalé par le geai, et il n'eut pas de cesse qu'il n’eût trouvé le bassin au serpent. Lorsque ce reptile le vit, il s'élança pour l'attaquer ; mais le prince ne se troubla pas : 11 sauta dans le bassin et fut changé en corbeau ; puis il monta sur l'arbre, mangea un fruit rouge, reprit la forme humaine, cueillit des fruits verts, les mit dans sa ceinture, et d'une branche fit un bâton. Il prit aussi quelques feuilles de cet arbre, ainsi que l'écorce nécessaire pour en faire un bonnet, et il se mit en marche.

Après quelques jours il sortit de la forêt et aperçut un lieu habité. Alors, au moyen d'un bâton pointu, il se perça la cuisse, y plaça le joyau du serpent, guérit la blessure avec les feuilles de l'arbre merveilleux, et s'avança vers le lieu dont nous venons de parler.

Chapitre XV.

Après avoir fait quelques pas, Taj-ulmuluk se trouva au bord d'un bassin de marbre autour duquel croissaient de, fleurs de toute espèce. Cet endroit charmant et ces frais ombrages excitèrent le prince au sommeil. Il ne tarda pas à s'endormir, et à son réveil, en considérant l'eau pure et limpide du bassin, il eut envie de se baigner : il posa son bonnet et son bâton sous un arbre et entra dans l'eau ; mais en sortant il ne vit plus ni le bassin ni le lieu où il était auparavant. Il se trouva dans une ville, et de plus il était métamorphosé en une jeune et jolie femme.

Taj-ulmuluk, vivement affecté de cette fâcheuse métamorphose, n'y trouva d'autre remède que la patience. Il était assis tout honteux, lorsqu'un jeune homme passa auprès de lui. En voyant cette femme qu'on aurait volontiers prise pour une houri ou au moins pour une fée, il en fut épris. « Par suite de quelle pénible circonstance, lui demanda-t-il, vous trouvez-vous dans ce désert ? — Mon père était marchand, lui répondit le prince ; il avait l'habitude de me mener avec lui dans les courses qu'il faisait pour sou négoce. Hier il vint dans ce bois avec une caravane : à minuit des voleurs nous attaquèrent, toutes nos richesses furent pillées, et mon père, ainsi que nos compagnons, périrent assassinés. Ceux qui furent épargnés se sauvèrent, moi seule je restai au milieu de cette solitude, sans abri, sans force pour marcher ; je ne puis cependant demeurer ici. — Si tu m'acceptes pour époux, lui répond le jeune homme, je te conduirai dans ma maison et tu y commanderas en maîtresse. »

En prenant l'apparence du sexe féminin, Taj-ulmuluk en avait ressenti les inclinations ; il éprouva donc en lui-même de l'amour pour ce jeune homme, le suivit et devint son épouse. Sur ces entrefaites, Taj-ulmuluk eut les symptômes d'une grossesse, et mit au monde un fils, après le temps ordinaire. Au quarantième jour, il alla se plonger dans un bassin qui était dans le voisinage de la maison de son époux.

A mesure qu'il retira sa tête de l'eau, il ne vit plus rien de ce qui l'entourait il y avait un instant, et il se trouva transformé en un jeune Abyssin. « Loué soit Dieu, dit-il, de ce que bien que je n'aie pas repris mon corps primitif, je suis an moins redevenu homme !» 11 se livrait à ses réflexions, lorsqu'une négresse dont la lèvre supérieure touchait au nez et l'inférieure au menton, dont les oreilles descendaient jusqu'aux épaules et le sein jusqu'au ventre, le saisit par la ceinture en lui disant: « Homme sans honneur, depuis trois jours tes enfants meurent de faim, et je n'ai cessé de te chercher. Où t'étais-tu donc caché ? Ce qui est passé est passé; mais viens actuellement avec moi. — Grand Dieu, dit alors Taj-ulmuluk en regardant le ciel, jusqu'à quand me puniras-tu ? Depuis le jour où la mère de Bakawali m'a lancé dans l'air, je n'ai pas respiré un seul instant loin de la griffe du malheur. »

Bon gré mal gré, Taj-ulmuluk suivit sa soi-disant épouse. Arrivé à la maison, ses prétendus enfants l'entourèrent en lui demandant ce qu'il leur avait apporté. Le prince les regardait stupéfait, lorsque la négresse lui mit en main une hache en lui disant d'aller couper du bois pour nourrir sa famille. Il partit ; mais, se rappelant que c'était en plongeant dans un bassin qu'il avait deux fois changé de forme, il voulut le faire une troisième fois, pour voir ce qui en résulterait. Effectivement il entra dans le premier bassin qu'il rencontra, il s'enfonça dans l'eau, puis il releva la tête et se .retrouva dans sa forme originelle, au bord du premier bassin où il s'était plongé, et il y vit le bâton et le chapeau au même endroit où il les avait placés. Il se prosterna pour rendre grâces au. Très-Haut, et prit la résolution de ne plonger désormais dans aucun bassin ; ensuite il mit sur sa tète le bonnet talismanique, prit en main son bâton et quitta ces lieux.

Ami lecteur, si tu prêtes attention, tu verras que Dieu a mis sur ta tête, comme à Taj-ulmuluk, le bonnet de sa grâce, et en ta main le bâton de sa protection. Il nous a placés dans le monde comme dans un talisman, sorte de camp ensemencé pour l'éternité, afin de travailler à.notre perfection en vue de la vie future. Nous devons donc apprendre à connaître la rose et l'épine, l'eau et le mirage. Il ne faut pas sentir les fleurs de chaque jardin ni remplir sa cruche dans chaque ruisseau; car dans ce monde les épines paraissent souvent plus belles que la rose, et le mirage paraît être de l'eau véritable. Si, pour saisir la perle du plaisir, tu entres dans la fontaine du monde, tu perdras le bonnet et le bâton, c'est-à-dire les biens de la vie à venir ; car il est dit dans les hadis : « Ceux qui recherchent le monde sont des efféminés. » Ta forme d'homme parfait qui annonce l'empire des choses spirituelles, deviendra celle d'une femme à l'esprit imparfait, et tu n'auras alors d'autre ressource que d'attendre patiemment le retour de la grâce de Dieu. Il peut se faire en effet que tu reviennes à toi et que tu plonges de nouveau dans l'océan du souvenir de Dieu. Alors, en relevant la tête, tu verras de nouveau le bonnet et le bâton figuratifs.

Chapitre XVI.

Le peintre du discours a ainsi tracé la suite de l'histoire de notre héros sur la page de l'explication: Après que Taj-ulmuluk eut éprouvé ces coups du sort, il ne voulut plus poursuivre sa route en marchant ; mais il prit son vol; et, se nourrissant de fruits, il traversa les airs. Un jour il passa au-dessus d'une montagne si élevée, qu'à côté d'elle le Caucase aurait paru un simple tertre, et d'un granit si dur que le mont Bésutûn aurait été réduit en poudre, comme une brique, par le choc d'une de ses roches. Il y avait au-dessus une belle maison bâtie en pierres, dans laquelle le prince entra par curiosité. Quelque recherche qu'il fît, il ne trouva personne ; mais à la fin des cris plaintifs parvinrent à son oreille. Il alla vers le lieu d'où ils partaient, et il vit, étendue sur un lit, une femme d'une beauté ravissante qui pleurait en sanglotant. Le prince ôtant alors son chapeau et se rendant visible, lui adressa la parole en ces termes: « 0 toi dont la vue donne à l'âme le bien-être, comment un amant sans cœur a-t-il pu ainsi abandonner tant de jeunesse et de beauté ? C'est en effet, je le vois, un poison pour toi que d'être privée de la thériaque de l'union. Comment a-t-il pu se séparer de toi et infliger la blessure de l'absence sur ce pauvre cœur plein d'amour ? » La belle inconnue rougit en entendant ce discours galant ; puis, ayant couvert de son voile son visage, elle dit à Taj-ulmuluk : «Qui es-tu ? Tu cherches peut-être l'ange de la mort ; fuis, si tu ne veux mourir ! — Si tu veux ma vie, reprend le prince, je te l'offre volontiers ; mais si tu crois m'épouvanter en me menaçant de quelque ennemi, sache que je ne crains rien.

Viens.— « Je ne crains pas de mourir ; de qui aurais-je peur ? car un insouciant libertin comme moi se joue facilement de la vie ! Dans tous les cas, lais-moi savoir qui tu es, et raconte-noi ton histoire. »

Enfin cette belle, dont le visage était aussi admirable que la planète de Vénus, leva la tète et dit au prince : « Je suis une fée, et je me nomme Rûh-afzà; mon père se nomme Muzaffar-Schah ; il règne sur Jazirà-i-Firdaus. Un jour, j'étais allée au jardin d'Iram pour visiter ma cousine Bakâwali, qui était malade ; mais, à mon retour, un dive à figure noire m'enleva et m'amena ici. Actuellement il voudrait me faire céder a sa passion, mais je lui résiste, et à cause de ma résistance il me maltraite chaque jour de mille manières nouvelles. »

Taj-ulmuluk, avide de savoir des nouvelles de Bakâwali, s'empresse avant tout de demander à sa cousine quel genre de maladie elle avait : « Elle aime, lui répondit Rûh-afzâ, un être humain qu'elle était parvenue, après mille peines, à faire venir auprès d'elle ; mais elle en a été séparée. Actuellement elle fait honte, par sa folie d'amour, à Majnûn et à Laila; et elle veut renoncer à sa vie charmante (schîrîn) pour ce nouveau Farhad. C'est au point que mon oncle, désespéré, s'est vu forcé de l'enfermer. » A ces mots, Taj-ulmuluk ne put retenir ses soupirs ; sa tète fut troublée, les traits de son visage s'altérèrent. Itùh-afzâ lui demanda la raison de ce dont elle était témoin, et le prince fut ainsi obligé de lui avouer qu'il était le mortel qu'aimait Bakâwali. « Ah ! ajouta-t-il, pendant qu'elle s'agite dans sa prison, je me consume à errer à sa poursuite. »

Taj-ulmuluk raconta ensuite à Rûh-afzâ toute son histoire. Ce récit toucha la belle cousine ; elle donna des louanges à la constance de ces amants, et déclara qu'elle était disposée, si elle pouvait être délivrée des mains du dive, à mettre sur la blessure du cœur du prince le baume salutaire de la guérison. « Qui oserait te retenir ? lui dit Taj-ulmuluk ; quitte ces lieux, va où tu désires, et sois sans crainte de ton ennemi. Tu verras comment je le traiterai, et comment, d'un seul coup, je mettrai en pièces son corps grand comme une montagne, aussitôt que j'aurai une arme. » Alors Rûh-afzâ lui indiqua l'arsenal du dive. 11 y entra et y prit une épée bien trempée ; puis il toucha avec son bâton magique les chaînes qui serraient les pieds de RiHl-afzâ, et elles se brisèrent.

Ils prirent alors la route de Jazirâ-i-Firdaus ; mais ils avaient à peine fait quelques pas, qu'un bruit terrible se fait entendre derrière eux. « Prends garde, dit Rûh-afzâ au prince, voici mon ennemi sanguinaire. » Taj-ulmuluk, sans se déconcerter, tira son chapeau de dessous son bras, le mit sur la tête de Rûh-afzâ, et alla lui-même à la rencontre du dive. « Garde-toi d'avancer, maudit, lui cria-t-il d'une voix forte, si tu ne veux recevoir de ma main un coup qui t'étende mort à mes pieds ! » Le dive ayant entendu ces mots, fut agité comme l'éclair, et répondit en montrant ses dents affreuses : « Depuis quand la fourmi blanche veut-elle se mesurer avec l'éléphant, et le faible passereau avec le simorg? Je rougis de salir mes mains avec le sang d'une mouche et de frapper une poignée de terre, moi qui, d'un revers de main, peux renverser le Caucase. Rends-moi ma maîtresse, pour laquelle mon cœur brûle comme le papillon à la flamme de la bougie, et est en fusion comme le métal, et retire-toi. — Puant réprouvé, reprend le prince, veux-tu bien ne pas appeler Rûh-afzâ ta maîtresse ! Si je n'étais retenu par la crainte de Dieu, je t'aurais déjà coupé la langue. » A ces mots injurieux et à ce défi, le dive, ému de colère comme un chaudron en ébullition, soulève une pierre de cent livres et la jette contre le prince. Celui-ci, pour éviter le coup, fait usage des feuilles de l'arbre merveilleux, s'élève dans l'air, et du bâton fait avec le bois de cet arbre, il frappe le cou du dive de telle sorte, que ce méchant génie tremble de tout son corps, et lui dit: « Retire-toi, maudit; je t'ai épargné cette fois ; car, si je l'eusse voulu, j'aurais, d'un coup de ma main, coupé ton corps en deux. »

Lorsque le dive vit qu'il avait affaire à un adversaire redoutable, il jeta des cris effrayants, et des milliers de dives, à tètes de bœuf, à corps d'éléphant, accoururent de tous côtés et entourèrent le prince, auquel ils livrèrent un combat, que Taj-ulmuluk soutint avec bravoure, et dont il sortit victorieux.

VERS. - « Il fit agir son épée ; la terre tressaillit, le ciel trembla.

« Le combat arrêta les pieds, tandis qu'il fut impossible aux mains de se joindre pour la paix.

« Notre héros combattit des milliers de dives impurs, et son glaive semblait dire ces mots du Coran : Y en a-t-il-encore (1) ?

« Ce mortel attaqua de telle façon les dives, que la planète de Mars trouva qu'il avait agi bravement.

« Des dives tombèrent en si grand nombre sur la terre, qu'elle en fut agitée au point de ressembler à la main atteinte d'un tremblement nerveux.

(1) Surate V, vers 29.

« Le sang coulait du corps de chacun d'eux ; il formait un ruisseau sur la montagne.

« Le dive finit par se sauver en s'enfuyant avec agilité, et Taj-ulmuluk resta maître du terrain. »

Toutefois, à force de s'être battu et d'avoir déployé son adresse, il ressentit de la fatigue et finit par tomber évanoui. La belle Rûh-afzâ accourut auprès de lui, mit sur ses genoux la tête du prince, appliqua sa main comme une feuille de rose sur sa poitrine, et avec son souffle embaumé elle rappela les sens engourdis de son ami. Elle lui rendit son bonnet talismanique et applaudit à son courage ; puis ils partirent pour Jazirâ-i-Firdaus ; et lorsqu'ils furent arrivés près de la ville capitale, Rûh-afzâ laissa Taj-ulmuluk dans un jardin qui lui appartenait et qui portait son nom, et elle alla d'abord trouver son père et sa mère, qui la reçurent avec empressement, et la couvrirent de baisers au front et aux yeux. Elle leur raconta tout ce qui lui était arrivé : mais elle leur laissa ignorer que son sauveur fût l'amant de Bakawali. Muzaffar-Schâh voulut aller remercier Taj-ulmuluk dans le jardin où il s'était arrêté, et il le combla de marques de déférence et d'honneur. Il le fit asseoir sur un élégant canapé, lui donna pour le servir un certain nombre de fées, et se retira dans son palais.

Chapitre XVII.

Le narrateur fidèle des aventures dont nous retraçons l'histoire nous fait savoir que Muzaffar écrivit alors une lettre à Firoz-Schâh pour lui annoncer le retour de Rùh-afzâ, et il envoya son message au jardin d'Iram. La lecture de cette lettre combla de joie le monarque, et il engagea aussitôt Jamila-khatûn à aller voir son aimable nièce. Bakawali voulut être de la partie, ce qui fit plaisir à sa mère, dans l'espoir que la distraction et la promenade enlèveraient du miroir d'acier) de son cœur la rouille du chagrin. Jamila ouvrit la chaîne qui retenait captifs les pieds de sa fille, et la conduisit avec elle à Jazira-i-Firdaus.

Muzaffar, instruit de leur arrivée, envoya h leur rencontre Ruh-afza, qui les embrassa tendrement, et s'empressa de dire à l'oreille de Bakawali, en souriant, que son amant était en ces lieux ; qu'elle pourrait ainsi lui serrer la main et s'abreuver à la coupe de l'amour. Bakawali n'osa rien répondre, dans la crainte de sa mère, et sa joie fut mêlée de souci.

Cependant Rûh-afzâ fit les honneurs de la maison à Jamila et à Bakawali. Muzaffar et Husn-ara comblèrent d'amitié leur sœur et leur nièce. La porte du discours fut ouverte, et il fut fait surtout mention de la manière dont Rùh-afzâ avait été sauvée.

Jamila-khatûn passa ainsi la nuit. Le lendemain elle voulut prendre congé de sa nièce ; mais Rûh-aïzâ la supplia de permettre que Bakawali restât quelques jours auprès d'elle pour faire pénétrer dans son esprit la lumière de la joie et en éloigner les ténèbres de la mélancolie. Jamila consentit à laisser Bakawali une semaine avec sa cousine, et elle retourna au jardin d'Iram. Rûh-afzâ, restée seule avec Bakawali, se mit à l'entretenir de ses amours et entra là-dessus dans de longues explications. Elle finit par lui parler en termes voilés de l'amour ardent de Taj-ulmuluk pour elle ; mais Bakawali fut toute honteuse et répandit des larmes ; puis, d'un air fâché et faisant la moue, elle dit à sa cousine : « 0 mon amie, cessez de rire et de me plaisanter ; car, pendant que vous me traitez ainsi, je m'aperçois bien que vous éprouvez dans votre cœur de l'amour pour le dive. On peut vous appliquer ce proverbe : Elle a teint ses mains et ses pieds de henné, et elle veut que les autres en fassent autant. Ne me vendez plus du poison pour du vin. J'en jure par Salomon, je retournerai en ma maison, et je ne reviendrai plus chez vous. Quel rapport y a-t-il entre la bougie qu'entoure la lanterne et le papillon ; entre le bouton resserré et le rossignol ? de même quel rapport peut-il y avoir entre une fée et un homme ? Est-ce que tel n'est pas votre sentiment ? »

Lorsque Rûh-afzâ vit qu'elle ne pouvait rien terminer et que Bakawali ne voulait pas parler de ce qui la concernait, elle la mena avec elle vers les allées où se promenait Taj-ulmuluk, et lui dit: « Ma sœur, je ne dis pas que tu sois amoureuse de personne, ni, à Dieu ne plaise, que tu souffres les peines cruelles de l'amour ; mais je dis que tu es la bougie de la lanterne. Si un papillon vient de lui-même s'y brûler, que t'importe ? de même que si des milliers de fleurs de nénuphar disparaissent dans l'étang, qu'importe à la lune ? » Par ces paroles et par d'autres du même genre, elle calma la colère de Bakawali ; et, usant de ruse, elle la prit par la main et la conduisit précisément dans l'allée même où se trouvait Taj-ulmuluk. Arrivée là, elle feignit de regarder, tout en marchant, la verdure environnante ; mais bientôt les accents plaintifs du prince malade d'amour parvinrent à l'oreille de Bakawali. Elle en fut vivement troublée, et, ne pouvant contenir son émotion, elle demanda à sa cousine quelle était cette voix. Celle-ci répondit que c'était une proie nouvellement prise qui déplorait sa captivité. « Viens, ajouta-t-elle, je te la montrerai et je te ferai entendre de près ses accents. »

Ayant ainsi trompé Bakawali, elle la conduisit en présence de Taj-ulmuluk. A cette vue, Bakawali laissa échapper de ses mains les rênes du libre arbitre et mettre au pillage la vertu de la patience et du calme. De son côté, le prince, consumé par le feu du désir, s'avança vers cette source de beauté avec un empressement dont il ne fut pas le maître. Bakawali, se dégageant de son côté de la robe de la pudeur, fit de ses bras un collier au cou du prince; puis ils pleurèrent de joie et effacèrent avec leurs larmes le cahier de la douleur que leur avait causée leur longue séparation. Cependant Rùh-afzâ, témoin de l'entrevue, se mit à rire aux éclats, et dit: « Quoi, ma sœur, tu as ignoré jusqu'ici les plaisirs du monde, tu n'avais pas encore vu le visage d'un étranger, et cependant tu tiens embrassé ce bout d'homme inconnu ? Pourquoi donc pleures-tu amèrement, et détruis-tu par le chagrin ta petite existence ? Tu as flétri le nom de mon oncle et jeté le déshonneur sur toute la famille. — Chère Rûh-afzà, répond Bakawali, après avoir appliqué un liniment sur la plaie de mon cœur blessé, ne le déchire pas avec l'ongle de la calomnie ; et, après m'avoir abreuvée de la coupe de cette vue chérie, ne me donne pas le poison du blâme. Tu sais actuellement tout mon secret, le voile en est retiré pour toi, tu peux faire à mon égard ce que tu voudras. »

Pour conclure, ce rossignol amoureux et cette rose fraîche, riant et devisant dans le jardin de la joie, déployèrent le cahier de leur mutuelle tendresse. Ils passèrent ainsi plusieurs jours dans ces occupations délicieuses, et leur âme altérée se rafraîchit à la coupe du bonheur. Enfin ce temps heureux eut une fin, et le jour arriva où Bakawali devait aller retrouver ses parents. Alors Taj-ulmuluk retomba sur le lit de l'agitation et s'y roula comme un poisson hors de l'eau. Bakawali, oubliant les convenances de son sexe, voulait l'imiter; mais Rûh-afzâ l'en empêcha en la menaçant de la déconsidération et des risées du monde. « Patiente donc quelques jours, lui dit-elle, et je pourrai te réunir, Dieu aidant, à ton amant chéri, et te faire boire à longs traits, jour et nuit, le vin de l'intimité. Les jours de la séparation sont courts désormais, et le tour de la réunion est proche. Calme-toi, sois soumise a la volonté de ton père et de ta mère, recommande-toi à Dieu, attends avec résignation ce qui se manifestera de derrière le voile du mystère et le résultat de mes peines et de mes soins. » Bakawali se rendit à cet avis et retourna dans la maison paternelle.

Chapitre XVIII.

Ce fut pendant ce temps que Rûh-afzâ raconta en détail à sa mère l'histoire des amours de sa cousine et de Taj-ulmuluk. Lorsqu'elle l'eut entendue, Husn-ara tint pendant longtemps la tète enfoncée dans le collet de la réflexion, puis elle dit à sa fille: « Quoique l'union d'un homme avec une fée soit une chose inusitée, toutefois, comme ce mortel t'a délivrée d'un dur esclavage, je dois, par reconnaissance, le délivrer de la prison du chagrin et de la douleur, et le faire parvenir à son but. » Elle dit et appela un peintre habile, lui fit tirer le portrait de Taj-ulmuluk, et alla ensuite au jardin d'Iram, où elle passa quelques jours avec Firoz-Schah et Jamila-Khatûn. Un jour, après avoir entretenu Jamila de choses indifférentes, elle en vint à ce qui la préoccupait, et elle lui tint ce discours: « Ma chère sœur, si un joli bouton s'entr'ouvre sur une branche, par l'effet des pluies du neuvième mois solaire, et qu'un rossignol ne voltige pas auprès de lui, ne perd-il pas toute sa valeur ; et si une perle de belle eau ne figure pas dans un collier, ne devient-elle pas inutile ? Pourquoi laisses-tu donc languir Bakawali dans le célibat ? Ne vaudrait-il pas mieux mettre sous la protection d'un être vigoureux, à figure de lune, cette fée dont le front est pareil à la planète de Vénus, et laisser cette fleur de beauté s'entr'ouvrir au souffle du tendre zéphyr ? - Mais, ma bonne amie, interrompit Jamila, tu as sans doute entendu dire que ma fille est éprise d'un simple mortel, et que cet amour l'occupe tout entière. Elle ne veut pas être unie à un être de son espèce, et c'est pour un homme qu'elle soupire jour et nuit. Que puis-je dans cette affaire ? Faut-il que j'abandonne les pratiques de mes ancêtres, et que je brise, pour lui faire plaisir, la chaîne des usages ? Dois-je laisser faire à ma fille un mariage qui n'eut jamais lieu parmi nous ? — Il est bien vrai, répondit Husn-ara, qu'une union entre des individus d'une organisation grossière et des êtres aériens semble contraire aux règles de la sagesse ; toutefois, si tu connaissais toutes les perfections de la nature hUmaine; tu abandonnerais tes préventions. Sache donc que l'homme est le plus parfait et le plus admirable des êtres de la création sans limite de Dieu. Ses qualités et ses excellences n'ont pas de bornes. Il est à la fois comme le crocodile qui boit dans la rivière, et comme la goutte d'eau qui devient l'océan de la vérité. Il réunit les perfections du monde temporel et du monde spirituel, du monde intellectuel et du monde physique ; il sait obéir et commander.

VERS — « L'essence de l'homme est placée entre le temps et l'éternité. L'ombre de Dieu et la forme humaine sont a la fois mainfestes en elle.

« Sache encore que les sofis reconnaissent que tout être d'entre les classes du monde des esprits est une manifestation particulière différente de chaque nom et de chaque attribut de Dieu, et que le monde corporel est l'ombre de l'autre.

Ainsi, chaque atome individuel de l'univers est lumineux, par l'émanation de la splendeur éternelle, et humecté par une goutte de l'immortalité. »

VERS.- « Aux yeux des gens sensés, les feuilles verdoyantes des arbres sont des pages qui enseignent la connaissance du seigneur du monde (1). »

« L'homme, auquel toutes les créatures du monde extérieur obéissent, est l'image et la ressemblance du Créateur, l'échantillon de ses merveilles. Mais les perfections divines sont-elles l'essence de Dieu même, ou ne sont-elles pas cette essence ? Les philosophes et les sofis ont établi, par des preuves raisonnables, que les perfections de Dieu sont son essence même, par cette considération que Dieu, sans avoir besoin des facultés particulières au moyen desquelles nous connaissons une chose, en a la perception entière. Par exemple, pour voir un objet, nous avons besoin de la faculté visuelle ; pour entendre, de la faculté auditive, et pour acquérir les notions intellectuelles, de la faculté perceptible. Mais Dieu n'a pas besoin, pour atteindre à ces choses, des facultés précitées ; bien plus, sans ces facultés, elles sont toutes présentes devant lui. D'après cela, ils assurent que les attributs de Dieu sont son essence même. Dès que tu te seras rendu compte de cette explication, tu comprendras qu'avant la création des choses possibles, c'était le temps de l'existence invisible, ou du nom caché (1). Alors Dieu existait en lui-même ; le soleil lumineux de son essence était caché derrière le voile du mystère. Etant unique, il jouait au jeu de trictrac de l'amour actif et passif avec lui-même. Mais lorsqu'il voulut se manifester au dehors pour prouver que le nom est aussi manifeste (1), soulever le voile qui cachait sa beauté qui orne le monde, faire connaître les coupes diverses du vin de son amour, d'après ce hadis sacré: J'étais un trésor caché, et j'ai voulu me faire connaître à toi ; » alors il créa l'univers.

(1) Vers de Saadi, reproduit dans le texte hindoustani. (2) Allusion à un termo de grammaire arabe.

« La matière n'est pas le résultat de l'acte d'aucun agent ; car, si on admettait cela, on pourrait dire que la chose opérée l'aurait été nécessairement, ce qui est faux, attendu qu'il est impossible de dire que l'essence a créé l'essence, et la substance la substance. Nous pouvons assurer que Dieu, qui est orné par la parure de l'éclat et de la beauté, ayant placé devant le miroir du néant son existence unique, y a jeté son reflet, et il a nommé ce reflet l'univers. Puis ce grand reflet, qui n'est pas composé, et qui a cependant des qualités et des propriétés divisibles, est devenu un lieu de pluralité. Or, cet être digne d'être aimé, en se mirant dans cette glace et en voyant sa beauté, qui comprend tous les genres d'excellence, fut épris de lui-même (2). L'univers est une manifestation particulière des attributs divins dans une existence pareille à l’ombre, mais l’homme par ce verset du Coran: « J'ai créé l'homme en la forme la plus parfaite, » est en effet la plus excellente des créatures ; et dans ce reflet de la Divinité, il est comme l'œil ; car la partie la plus noble du corps c'est la tête, et dans la tête c'est l'œil. Toutes les créatures, atomes de ce monde, sont le reflet de cette éternelle beauté qui se mire dans cette glace. Elles sont agitées par son amour et recherchent son union, mais ne peuvent réussir qu'à obtenir le rayon particulier qui tombe sur elles. L'homme, qui est, disons-nous, comme l'œil dans ce reflet, a reçu dans son cœur, qui est comme la prunelle de cet œil, la figure de cette lune qui embellit ce miroir. a Dieu a créé l'homme à son image, » dit le texte sacré; c'est ce qui donne l'explication de cette prérogative. L'auteur du Gulschan Raz (Mahmud Chebestéri) fait aussi allusion en ces termes à la même idée:

VERS : « Le néant est le miroir, le monde est le reflet dont l'homme est l'œil où se cache encore (dans la prunelle) la figure humaine. »

(1) Autre allusion à un terme de grammaire arabe. (2) Conf. Genèse, 1, 31,

Et il dit ailleurs :

VERS. — « Le cœur est quelque chose d'admirable ; car, malgré son exiguïté, le Créateur des deux mondes y a établi sa demeure. »

« Et la parole de Dieu (le Coran) offre un passage dont voici le sens, d'après quelques commentateurs : « Lorsque nous avons voulu confier le dépôt (de la foi) au ciel, à la terre et aux montagnes, ils l'ont refusé et n'ont pas voulu s'en charger, par crainte ; mais l'homme l'a accepté. » L'homme est, en effet, juste et intelligent, et un hadis, qui dit que celui qui se connaît lui-même connaît son Créateur, s'applique bien à l'homme, car il connaît et sa propre essence et celle de Dieu. La connaissance de soi-même est le plus sûr moyen de connaître l'Eternel, sans toutefois que la connaissance de sa propre essence soit la connaissance même de Dieu, comme l'ont cru quelques spiritualistes arrivés jusqu'aux illuminations de l'âme. L'œil de celui qui regarde ne peut fixer le soleil à cause de son éclat, il faut qu'il se borne d'abord à le voir réfléchi dans l'eau d'une coupe, et il le voit ainsi exactement; car le reflet de la lumière n'est autre chose que la lumière elle-même. Après être arrivé a ce degré, il pourra se faire que l'œil parvienne à supporter la vue du soleil même.

« De là vient que des hommes religieux, enivrés de la coupe de la communion divine, se sont écriés : Je suis Dieu.

VERS. — « Il cherchait cet être, et il trouva que c'était lui-même eu réalité. »

« Tu comprends donc que l'homme réunit en lui-même les qualités et les perfections divines ; que dis-je ? sa substance est celle de Dieu même. La seule différence, c'est qu'il n'est qu'un être casuel, tandis que Dieu seul est l'être nécessaire. »

VERS. — « Si on rejette loin de l'existence éphémère les broussailles de la possibilité, rien, si ce n'est ce qui est nécessaire, ne se Manifeste. »

« 0 Hafiz, le voile n'est pas sur le visage de mon ami ; tu es toi-même ce voile pour toi-même. Sors du milieu de ce voile et avance. »

« Ce qu'on pourrait dire sur l'excellence de l'homme est un océan sans limite ; son existence est essentielle, et la nôtre est parasite; il est le maître, et nous sommes le serviteur. Est-ce à celui qui est d'une condition plus relevée que nous à rechercher notre union, et au maître à se rapprocher du serviteur ? »

Par ces paroles et par d'autres du même genre, Husu-ara tâchait d'éteindre dans le cœur de Jamila la haine qu'elle portait à l'espèce humaine. « Tout cela est fort beau, lui dit enfin Jamila, mais ne me parle pas du pervers qui a séduit ma fille, je ne la lui donnerai jamais, et il ne sera jamais mon gendre. » Husn-ara ne se déconcerte pas ; elle montre à sa sœur le portrait de Taj-ulmuluk en lui disant : « Voilà l'image du prince du Scharquistan ; vois si jamais le calam du destin a dessiné dans le monde une aussi heureuse physionomie. Hâte-toi donc d'unir ce délicieux jasmin à cette rose de beauté. »

A la fin, bon gré mal gré, Jamila consentit a donner sa fille à Taj-ulmuluk, en disant à sa sœur: « Mais où pourrons-nous le trouver, et comment l'amener ici ? — Faites tranquillement, lui répond sa sœur, les préparatifs du mariage, car je ne tarderai pas à l'amener, accompagné du cortège nuptial.

Elle dit, et elle partit aussitôt pour Jazira-Firdaus, où elle fit connaître au prince le résultat de sa démarche.

Chapitre XIX.

Jamila alla faire part à Firoz de la conversation qu'elle avait eue avec Husn-ara, et lui remit le portrait du prince.

Firoz l'envoya à Bakawali par l'entremise de Saman-rou, en lui faisant dire qu'on ne pouvait trouver, selon lui, une aussi heureuse physionomie, et que puisqu'elle était amoureuse d’un mortel au point d'en perdre la raison, et qu'elle voulait unir son existence aérienne avec de la terre grossière, il consentait à lui donner pour époux l'original de ce portrait.

Husn-ara s'empressa de porter à Bakawali le portrait du Prince, et de lui faire connaître le message dont elle était chargée. Bakawali ayant considéré avec un regard attentif cette imparfaite manifestation de son bien-aimé, la trouva conforme à l'image qui était gravée sur la feuille de son cœur, au point qu'il n'y avait pas un poil et un point de différence ; et elle comprit tout de suite qu'elle devait cet heureux changement dans l'esprit de ses parents à la coquette Ruh-afza, qui connaissait les trente-six poses plastiques, mais qui avait été loyalement fidèle a sa parole. A la fin, elle dit, en souriant, à Saman-rou : « C'est bien là, en effet, l'être qui m'est cher, quoique je ne l'aie avoué à personne. L'automne du chagrin qu'il m'a causé avait flétrit la rose de ma vie qui n'était pas encore épanouie, et fané son bouton à peine éclos. » Cependant Saman-rou, hors d'elle, se lève précipitamment, et regardant Bakawali, elle s'écrie : « Oui, ma princesse, voilà bien le portrait de Taj-ulmuluk. Allons, rions et réjouissons-nous, puisque Dieu a accompli l'objet de ton désir. » Elle dit, et retourna auprès de Firoz, à qui elle tint ce discours : « Sire, les enfants doivent obéir a leurs parents ; leur bonheur consiste à ne rien faire contrairement à la volonté paternelle, et à contenter les auteurs de leurs jours plutôt que de se satisfaire eux-mêmes. S'il leur plaisait de donner leur fille en mariage à un dive, elle devrait le considérer comme un ange du paradis ; et si c'était un nègre, il deviendrait pour elle aussi beau que Joseph, la lune de Canaan. »

Firoz-Schah, satisfait de ce discours, donna ordre aussitôt de faire les préparatifs des noces. On embellit a cette occasion tous les édifices de Jazira-Iram; on étendit partout des tapis : la danse et la musique animèrent tous les lieux. Aux quatre points cardinaux, on entendit le retentissement de la joie ; on envoya partout des billets de part : des troupes de beautés à visage de fée arrivèrent en foule. On ouvrit l'assemblée du plaisir ; on fit circuler le vin à la ronde, et des assiettes de gâteaux. et de sucreries que les invités mangeaient avec plaisir. Firoz recevait chacun selon son rang, et il avait même nommé des commissaires pour faire les honneurs et veiller à ce que tout se passât convenablement. Dans Jazira-Firdaus, Muzaffar tint la même conduite. Au jour fixé on donna ordre aux ministres et aux grands officiers de se revêtir de leurs plus beaux habits, et aux chefs des troupes de se tenir prêts avec leurs soldats. Husn-ara voulut aussi que ses compagnes et ses dames eussent une toilette soignée ; elle se para elle-même de riches vêtements et de joyaux précieux. Ensuite, au moment jugé favorable par les astrologues, on fit baigner le prince; on le revètit d'une robe royale et de tous les ornements propres à sa dignité et à la circonstance ; puis il monta sur un cheval bien enharnaché, et se mit en marche pour Jazira-Iram, accompagné de Muzaffar et d'autres princes et dignitaires. Les palanquins des femmes faisaient partie du cortège, et les suivantes de Bakawali avaient soin qu'on cheminât lentement.

VERS.— « Les esclaves avaient disposé pour elle un siège propre à montrer doublement sa beauté.

« Elles avaient employé avec tant d'habileté le peigne pour sa tête, que les cœurs en furent troublés au point de ressembler à des cheveux en désordre.

« En sentant la bonne odeur qui s'élevait de ses cheveux, celle du musc de Tartarie s'évaporait (par jalousie) comme le camphre.

« La jolie queue de cheveux de derrière sa tète était aussi bien tressée qu'une natte de feuilles de palmier, et tombait jusqu'aux reins.

« A cette tresse étaient attachés des rubis et des perles. S'ils avaient pu en voir tout l'éclat, les astres de la nuit, dans laquelle le soleil entre dans le signe du Capricorne (1), se seraient offerts en sacrifice.

« On lui mit ensuite un corset d'un rouge foncé et de la plus belle mousseline, dont chaque fil était un filet dressé pour la chasse des cœurs.

« Sur le corset, ses suivantes placèrent un vêtement d'une étoffe si fine qu'elle laissait voir la couleur du corps ; puis elles la couvrirent avec grâce et délicatesse d'une robe d'une étoffe plus épaisse, qui avait une ampleur royale, et ensuite d'un pantalon de brocart

(1) C'est-à-dire la plus longue nuit de l'année. enrichi do perles, et propre à asservir le monde (par l'admiration qu'il excitait).

« Elles ornèrent de perles la raie qui sépare les cheveux au milieu de la tête, si bien que les étoiles de la voie lactée en furent couvertes de confusion.

« Comme elles mirent à son front un brillant diadème, le bruit se répandit dans la lune qu'une nouvelle étoile avait paru.

« On mit à ses oreilles de telles boucles, que le nœud des Pléiades en noircit de jalousie.

« On mit à son cou un collier de champa à deux rangs, tel qu'il jeta dans l'étonnement les étoiles de la grande Ourse.

« Le balancement do sa boucle du nez, l'éclat de ses pendants d'oreilles et celui de son visage, bien que recouvert d'un voile, comme la lune derrière le nuage, tout cela rendait chacun immobile d'étonnement comme la peinture d'un mur ; que dis-je ? ce spectacle privait de la vue tous les êtres vivants.

« Au surplus, elle était tellement douce (schirîn) par les traits de son visage, que Schirîn (Irénée) elle-même doit être écartée (de sa comparaison).

« Ce n'étaient pas les diamants qui augmentaient sa beauté, c'était elle-même qui les embellissait. Mais comment pouvoir décrire ses parures et ses atours, et surtout sa grâce et sa beauté ? »

Lorsque la procession nuptiale fut arrivée proche du palais de Firoz-Schah, ce monarque envoya quelques-uns de ses officiers pour la recevoir, et il fit entrer ceux qui la composaient dans la salle où était réunie l'assemblée. Jamila et Husn-ara se présentèrent ensuite, la première en qualité de mère de la mariée, la seconde comme remplaçant celle du jeune homme. La danse et la musique se prolongèrent bien avant dans la nuit. Lorsqu'on unit cette perle unique à cet inappréciable rubis, les cris de mubarak (béni) et de salamat (santé) retentirent dans la salle et au dehors. On distribua des sorbets, des guirlandes de fleurs et du bétel ; on fit asseoir l'un à côté de l'autre sur un sofa magnifique les nouveaux mariés. Des femmes récitèrent les charmes usités en pareille circonstance, puis elles se tinrent à l'écart.

VERS.— « Lorsque deux nouveaux mariés sont ensemble, ils se donnent des témoignages de leur amour. Si le papillon aperçoit quelle part la bougie allumée, il ne peut se contenir et va s'y précipiter.

« Voit-on le rossignol s'éloigner de la rose, ne la serre-t-il pas au contraire contre lui, comme un objet bien-aimé ? Et lorsque la perruche aperçoit un miroir, peut-elle s'empêcher de parler ? »

Au matin, le coq fit entendre son chant, et le prince se dirigea vers le bain. Alors Ruh-afza vint dans la chambre nuptiale, elle y trouva Bakawali encore endormie, les cheveux en désordre, son collier détaché, ayant sur les joues les marques des dents de Taj-ulmuluk (1), et au cou la trace de ses mains teintes de menlidi.

Muzaffar et Husn-ara ne tardèrent pas à prendre congé de Firoz et de Jamila, et se retirèrent emmenant avec eux leur fille et laissant Taj-ulmuluk chez son beau-père.

Chapitre XX.

Quelque temps après, Taj-ulmuluk, d'accord avec Bakawali, demanda l'autorisation de quitter le palais de Firoz.

En la lui accordant, le roi des fées lui donna une grande quantité d'esclaves des deux sexes, et outre la dot de Bakawali, il lui remit, pour son voyage, de l'argent monnayé, des effets et des ustensiles de tout genre, en si grande quantité, que si je voulais les décrire en détail, je remplirais un second volume pareil à celui-ci.

Enfin le prince, accompagné de Bakawali, en grande pompe et avec tout l'éclat que comportait son rang, arriva dans son pays et y trouva ses deux premières épouses, Lakkha et Mahmuda, qui revinrent à la vie en le voyant, la moisson de leur espérance qui s'était desséchée ayant reverdi. L'arrivé de Taj-ulmuluk produisit sur elles le même effet que celle du Messie auprès des malades ; toutefois, la beauté remarquable de Bakawali troubla un peu leur joie. Taj-ulmuluk les embrassa tendrement et les engagea à n'être point jalouses de leur nouvelle compagne, en les assurant qu'il avait pour elles le même attachement qu'auparavant, et qu'il chercherait toujours à les contenter plutôt qu'à se satisfaire lui-même ; qu'elles devaient donc être unies ensemble comme le sucre avec le lait, et prendre garde de se faire l'une à l'autre des méchancetés. En conséquence, le prince passa son temps avec ces belles, dont la bouche rappelait le bouton de la rose entr'ouvert, et les jours et les nuits s'écoulèrent pour lui dans la joie et les délices.

(1) On lit aussi dans Horace, I, od. XIII : Sive puer furens lmpressit memorem dente labris notam

Chapitre XXI.

Il y a, selon les ouvrages indiens, une ville nommée Amarnagar (1), dont les habitants sont immortels. Le souverain de ce lieu est Indra, qui n'a d'autre occupation, jour et nuit, que de se divertir avec ses houris, et d'autre nourriture que la danse et la musique. Le monde des génies dépend de lui, et toutes les fées vont chanter et danser en sa présence. Une nuit, Indra se plaignit que Bakawali, fille de Firoz, n'était pas venue depuis longtemps à sa cour, et il en demanda la cause : « C'est, répondit une des fées, qu'elle a été prise dans le filet de l'amour d'un homme. Pareille à un rossignol inquiet, elle ne cesse de faire entendre ses soupirs ; enivrée par la passion, elle reste constamment avec ce mortel, et n'a plus que de l'aversion pour ses semblables. Elle boit à longs traits à la coupe de l'union avec ce mortel et ne vit que par lui. » Cette nouvelle mit Indra en colère, et il ordonna aussitôt à quelques-unes de ses fées d'amener à l'instant la houri réfractaire. Celles-ci montèrent sur un char aérien, et se transportèrent au jardin do Taj-ulmuluk. Là, elles réveillèrent Bakawali, lui apprirent la colère d'Indra, et lui intimèrent son ordre ; bon gré, mal gré, Bakawali fut conduite à Amarnagar, où, toute tremblante, elle fut présentée à Indra, et debout, les mains jointes, lui rendit ses devoirs respectueux. Le souverain céleste jeta sur elle un regard de colère, et la réprimandant avec sévérité, il ordonna qu'on la jetât dans le feu, afin que son corps perdît l'odeur que lui avait laissée son contact avec un mortel, et qu'elle pût ainsi être réintégrée dans la compagnie de ses semblables. Les fées jetèrent alors dans une fournaise cette blanche rose du jardin de la grâce, ce jasmin du bosquet de la gentillesse, et Bakawali fut réduite en cendre.

(1) Il s'agit ici du paradis d'Indra, le Jupiter indien. N'oublions Pas que ce roman hindoustani est écrit par un musulman qui, de même que Camoens, a mêlé dans son récit poétique le sacré au profane, et amalgamé les idées musulmanes avec les idées indiennes.

VERS. — « Puisque l'amant est consumé par le feu de l'amour, qu'importe que son œil humide voie son amie dans une fournaise embrasée qui peut être changée, comme autrefois pour Abraham, en un parterre de fleurs ? »

Puis on répandit sur cette cendre de l'eau enchantée, et aussitôt elle se ranima et reproduisit la forme première de Bakawali. Ainsi purifiée, la jeune fée se présenta dans l'assemblée d'Indra, et y dansa si parfaitement, qu'elle anéantit, pour ainsi dire, le cœur des assistants, et l'écrasa sous ses pas légers. Bref, elle réussit complétement dans la danse et le chant, et enleva les suffrages de toute l'assemblée, au point que chacun applaudit à son talent par des bravos répétés. Quand elle eut fini, elle salua l'assemblée, prit congé d'Indra, remonta sur le char qui l'avait amenée, et revint à son jardin. Après s'être baignée dans le bassin d'eau de rose, elle alla se coucher auprès de Taj-ulmuluk. Au matin, elle se leva selon sa coutume, et se conduisit comme elle le faisait habituellement. Toutes les nuits c'était la même répétition.

VERS. - « Elle se résigna à être continuellement brûlée, mais elle ne voulut pas renoncer à l'union avec son bien-aimé.

« Toutes les nuits on brûlait son corps et on le réduisait en cendre, mais elle ne quittait pas pour cela son ami, et elle ne se séparait pas de lui.

« Comme elle voulait brûler au point de mourir, elle savait bien ce que c'était que les pyrées.

« Le feu brûlant était agréable à son corps, mais elle ne pouvait supporter l'ardeur de l'absence.

« Celui-là. seul qui aime les belles dont l'éclat ressemble à la flamme de la bougie, connaît le charme qu'on éprouve a être consumé. »

Taj-ulmuluk ne se doutait de rien ; toutefois, une nuit il se réveilla pendant que Bakawali était à la cour d'Indra, et ne la trouvant pas à ses côtés, il alla la chercher en vain dans le palais et dans le jardin. Très soucieux, et cependant accablé de fatigue, ses yeux devinrent pesants comme des pierres ; il se recoucha et s'endormit de nouveau. Sur ces entrefaites, Bakawali revint se placer sur le lit conjugal.

Au matin, Taj-ulmuluk fut très-étonné de voir Bakawali auprès de lui ; mais il feignit de ne rien savoir, et la nuit suivante, afin de découvrir ce secret, il se fendit un doigt et y mit du sel pour s'empêcher de dormir. Après minuit, le char aérien paraît ; Bakawali se lève et se dispose a y monter, mais le prince vient tout doucement sans être aperçu, saisit un des pieds du char et s'y tient fortement attaché. Cependant le char s'éleva si haut que Taj-ulmuluk ne distinguait plus la terre. Bientôt il arrive a la porte d'Indra, Bakawali descend du char et va se placer où elle était attendue. Quant à Taj-ulmuluk, il se blottit dans un coin. Il vit alors des beautés ravissantes comme il n'en avait jamais vu, et il entendit des sons harmonieux comme il n'en avait jamais entendu ; mais lorsqu'il fut témoin de la terrible purification de Bakawali, et qu'il la vit réduite en cendre, il ne put contenir son désespoir, et il se frappa la tête avec ses deux mains. « Plût à Dieu, disait-il en lui-même, qu'en ce moment où je suis agité comme le papillon, je pusse aussi, comme lui, brûler mon corps, le réduire en cendre, et m'unir avec ma bien-aimée ! Hélas que faire ? Je ne puis ni supporter ce malheur, ni m'en plaindre, ni en tirer vengeance. »

Mais quel ne fut pas son étonnement quand il vit sa bien-aimée renaître de ses cendres et s'avancer vers Indra ! Il la suivit en tapinois, et comme il y avait une grande foule, personne ne fit attention à lui. Par hasard, le joueur de tambour chargé d'accompagner de son instrument la danse de Bakawali, était un vieillard qui n'avait pas la force de battre. Bakawali, obligée de s'arrêter de temps en temps, en paraissait vivement contrariée. Le prince, fâché de ce contre-temps, s'approche alors du musicien, et lui dit à l'oreille: « Si vous êtes fatigué de jouer, je m'offre pour vous remplacer pendant quelques instants, et je puis le faire d'autant mieux, que je suis habile à ce genre d'exercice. » Le vieillard accepta volontiers cette proposition, et remit à Taj-ulmuluk son instrument. Ce dernier, qui était à la fois habile musicien et violemment épris de la belle danseuse qu'il s'agissait d'accompagner avec son instrument, fit résonner son tambour avec tant d'expression, que la danse de Bakawali s'anima et devint tout à fait entraînante. Indra en fut tellement charmé, qu'il ôta de son cou le collier de neuf lakh qui l'ornait et le donna à Bakawali, qui, pour ne pas interrompre sa danse, le remit au musicien, qui n'était autre que son mari. Cependant l'assemblée se sépara, et Taj-ulmuluk revint au jardin de la même manière qu'il l'avait quitté.

Au matin, il raconta en riant à Bakawali son aventure de la nuit passée, comme si c'était un songe qu'il avait eu. En l'entendant, Bakawali craignit qu'il ne connût le secret qu'elle lui avait caché et qu'il ne l'eût même suivie. Elle finit par lui faire avouer ce qui s'était passé, et pour le lui prouver, il tira de dessous l'oreiller le collier royal qu'elle lui avait confié dans sa fougue chorégraphique. « Qu'as-tu fait ? s'écria alors Bakawali ; tu es devenu ton propre ennemi. Rappelle-toi tout ce que j'ai supporté pour toi de la part de mes parents et les milliers d'insultes auxquelles j'ai été en proie de la part des étrangers à ma famille. Je me suis enfin soumise même à brûler chaque nuit dans le feu pour ne pas te quitter et ne pas détourner ma face de ton amour : tu l'as vu de tes yeux, quoique je ne t'en aie pas parlé, et plût au ciel que tu ne fusses jamais allé à cette assemblée ! Il aurait mieux valu savoir supporter chaque nuit ma séparation. Je crains que la connaissance que tu as acquise n'ait un fâcheux résultat. Tu voudras me suivre désormais, et comment ferai-je pour te dérober toujours aux regards ? Mais l'écrit du destin est indélébile. Je veux aujourd'hui éprouver mon horoscope en te menant avec moi, et il en sera ce que Dieu voudra. » Effectivement, Bakawali conduisit avec elle Taj-ulmuluk à la cour d'Indra, et le lui présenta comme un habile joueur de tambour. Le souverain céleste l'agréa en cette qualité, et aussitôt Taj-ulmuluk se mit à jouer de son instrument, et Bakawali à danser de telle façon, que l'assemblée fut ravie d'étonnement, et qu'Indra, hors de lui, s'écria : « Demande-moi, chère Bakawali, ce que tu voudras, et je te l'accorderai. — Grand monarque, je ne te demande qu'une grâce, répondit Bakawali, c'est que tu me laisses aller avec ce musicien. » A ces mots, Indra, en colère, se tourna du côté du prince, et lui dit : « Tu demandes sans doute la même faveur, ô enfant d'Adam ! mais tu ne jouiras pas de Bakawali comme tu t'en flattes. Ne crois pas que tu puisses sans difficulté emmener d'ici une fée telle que Bakawali pour en faire ta femme. Quant à toi, misérable courtisane, dit-il ensuite en se tournant vers la belle danseuse, puisque je t'ai donné ma parole, va, je te livre à cet homme ; mais pendant douze années la moitié inférieure de ton corps sera de marbre. » Ces paroles n'étaient pas plutôt sorties de la bouche du dieu au cœur de pierre, que Bakawali prit cette forme et disparut de la cour d'Indra.

VERS. — « Hélas! dès le commencement des siècles la joie et la tristesse sont jumelles dans le monde ! Le zéphyr printanier souffle un peu dans ce jardin, mais c'est le vent d'automne qui y règne constamment.

« Si un instant tu as la tête ceinte de la couronne royale, la terre t'offrira bientôt un lit de dégradation.

« Le cœur n'a jamais éprouvé de bonheur de la part de la rose, mais il a souvent ressenti la piqûre de ses épines. Si, un instant, il a joui du plaisir et du contentement, ce n'a été que comme une légère ivresse. »

Chapitre XXII.

Cependant Taj-ulmuluk, semblable au vif-argent, se roulait par terre dans son impatience ; mais les fées le soulevèrent et le jetèrent hors du paradis. Il tomba dans un bois et y resta sans connaissance pendant trois jours. Au quatrième, il ouvrit les yeux, et, au lieu de sa bien-aimée, il trouve des ronces à ses côtés. Il fait retentir l'air de ses plaintes et demande à chaque arbre des nouvelles de Bakawali. Un jour, il parvint à un grand bassin de marbre qui avait aux quatre côtés des degrés bien taillés et qui était entouré d'arbres fruitiers. Il prend haleine en cet endroit, puis, s'étant baigné, il se couche à l'ombre d'un de ces arbres, et s'y endort en pensant à sa bien-aimée. Sur ces entrefaites, des fées qui l'avaient vu à la cour d'Indra passent par là et le reconnaissent. « N'est-ce pas, dirent-elles, le joueur de tambour de Bakawali ? » Ces mots réveillent le prince, et il demande à ces fées, les yeux pleins de larmes, si elles ne pourraient pas lui donner des nouvelles de Bakawali : « Nous avons entendu dire, lui répondirent-elles, qu'elle est dans une pagode de Ceylan, et que son corps est de marbre du nombril aux pieds. La porte de cette pagode est fermée durant tout le jour ; on ne la tient ouverte que pendant la nuit jusqu'à l'aurore. — Le pays dont vous parlez, répliqua Taj-ulmuluk, est-il loin d'ici ? — Indépendamment des difficultés de la route, répondirent-elles, un homme marcherait sa vie entière qu'il ne pourrait y arriver. » Le prince, désespéré de ce qu'il venait d'entendre, prit des cailloux et s'en frappa la tète. Touchées de compassion, les fées se décidèrent à le conduire à Ceylan. Effectivement, en un instant elles l'y transportèrent. L'infortuné Taj-ulmuluk fut fort étonné de se trouver dans une ville magnifique dont tous les habitants, hommes et femmes, étaient beaux de visage. Il remarqua entre autres choses des arbres de haute futaie dont la vue excitait l'admiration.

Il se dirigea du côté du bazar : là il rencontre un brahmane, et il lui demande s'il n'est pas le prêtre officiant d'une pagode. Le brahmane lui répond qu'il est le chapelain de la pagode de Chitr-saïn, roi du pays. Taj-ulmuluk lui demande alors des renseignements sur les principales divinités qu'on adorait en Ceylan et sur les temples qui leur étaient consacrés. Le brahmane se fit un plaisir de le satisfaire. Il lui dit même que depuis peu de temps on avait construit un nouveau temple sur le bord de la rivière du côté du midi, mais qu'il était constamment fermé pendant tout le jour, et qu'ainsi personne ne savait ce qu'il y avait.

Le prince, content de cette nouvelle, se met aussitôt en marche pour ce temple, et, arrivé là, il s'assied sur la porte.

A la nuit, les battants s'ouvrent, Tuj-ulmuluk entre et trouve sa chère Bakawali, dont la moitié du corps n'était plus qu'un marbre inanimé. Elle fut fort étonnée de le voir auprès d'elle. Taj-ulmuluk lui raconta tout ce qui lui était arrivé, et ils passèrent la nuit à causer ensemble. A l'aurore, Bakawali recommanda au prince de sortir avant que le soleil se montrât, dans la crainte d'éprouver son sort.

Cependant elle lui donna une perle qu'elle détacha de ses boucles d'oreilles, en lui disant de la vendre et d'en appliquer le prix à ses besoins.

Taj-ulmuluk, en possession de cette perle précieuse, se rendit à la ville, et en ayant retiré quelques milliers de roupies, il achète d'abord une maison bâtie en briques cuites ; il la garnit de tous les objets nécessaires, et prend ensuite des domestiques. Il continua d'aller passer toutes les nuits avec Bakawali, et, dans la journée, des voisins avec qui il avait fait connaissance lui faisaient parcourir la ville. Un jour qu'il se promenait avec ses nouveaux amis, il aperçut une troupe de gens nu-tête et nu-pieds et dont l'apparence annonçait la désolation. Il demanda ce que ces gens pouvaient être : « Ils ont bien, dit-il, le costume des faquirs ; mais leur tournure annonce des émirs. — Quelques-unes de ces personnes, lui répondit-on, sont en effet des princes ; mais tous sont consumés par le feu du désir et percés par les flèches d'un amour rebuté. Le fait est que Chitr-saïn a une fille qui est un fragment de la lune, bien plus, une étoile du ciel de la beauté. La femme la plus parfaite de cette contrée ne saurait lui être comparée.

VERS — « Sa taille symétrique est pleine de charme, une sorte d'ivresse semble régner sur ses yeux langoureux.

« Des centaines de personnes sont tuées par l'arc de ses sourcils, et des milliers sont prises dans les filets des boucles de ses cheveux. Ces cheveux surpassent tellement en noirceur la couleur de la nuit, que le malheureux à la noire fortune en est lui-même épris.

« Dans ses yeux se trouvent à la fois l'ambroisie et le poison ; en un instant, ils tuent et vivifient.

« Il faut renoncer à toute pudeur et à toute retenue avant de prendre la route de la rue qui conduit à la demeure de cette belle princesse.

« Bref, cette beauté féerique assassine par ses charmes Guèbres et Musulmans, et de plus, ses deux suivantes mettent aussi la religion au pillage. La première, nommée Nirmala (sans défaut), a soin de lui fournir du bétel, et la seconde, nommée Chapla (sémillante), la pourvoit de fleurs. Leurs noms indiquent assez leurs qualités respectives. L'amitié la plus parfaite les unit à la princesse, et la princesse de son côté les affectionne extrêmement. Elles dorment dans la même chambre, sont assises sur le même sofa, mangent et boivent ensemble. Elles ne se séparent ni jour ni nuit ; mais elles sont libres d'agir comme elles l'entendent relativement à leur mariage. Elles prendront qui leur plaira sans que personne s'en mêle; toutefois, jusqu'à ce jour, aucun homme n'a attiré leurs regards et n'a fixé leur attention. »

Taj-ulmuluk connaissait ces détails, lorsqu'un jour, vagabond du désert de l'amour, il passa sous les fenêtres du palais de la princesse dont il vient d'être parlé. En cet instant elle était assise derrière une jalousie et elle regardait dans la rue. Une foule de curieux, comme des rossignols autour de la rose et comme de véritables fous, s'étaient arrêtés cherchant à l'entrevoir, et s'entretenaient de sa merveilleuse beauté. Chitrawat (tel était le nom de la belle princesse) ayant aperçu Taj-ulmuluk, la flèche de l'amour perça son cœur de part en part, les rênes de la raison s'échappèrent de ses mains, et elle tomba sans connaissance. Nirmala et Chapla accoururent pour la relever ; elles lui jetèrent de l'eau de rose sur le visage et lui en tirent respirer de l'essence. Chitrawat se remit un peu ; mais elle ne put cacher son trouble. Néanmoins elle ne voulut donner aucune explication sur la cause de cet accident, et elle imposa sur ses lèvres le cachet du silence. Cependant Nirmala regarda sans être aperçue au-dessous de la fenêtre , et ayant vu le prince, elle comprit tout de suite qu'il était cause de ce qui s'était passé. « Chère princesse, dit-elle à Chitrawat, ton agitation nous tourmente et nous impatiente. Dis-nous donc la cause de ton trouble. Tu sais bien que le roi ton père te laisse maîtresse absolue de te choisir un époux. Ainsi tu n'as qu'à parler. Le jeune homme qui est à cheval sous tes fenêtres aurait-il causé ton émotion ? S'il en est ainsi, serait-il un ange qu'il ne pourrait se tirer de ton filet et que personne ne pourrait l'en arracher. Je vais dresser mes embûches de telle sorte qu'il y tombera et sera pris à jamais. »

Nirmala n'eut pas plutôt dit ces mots, qu'elle envoya une vieille femme pour savoir quel était le jeune homme qui avait su charmer Chitrawat ; celle-ci, avec hardiesse et enjouement, s'approcha de Taj-ulmuluk, et prenant la bride de son cheval, lui dit : « Sais-tu bien que cette ville est malveillante envers les étrangers et qu'on y empale les amants ? Les belles de ce pays-ci tiennent attachés les plus jolis oiseaux avec les fils de leurs cheveux et les précipitent par terre par l'effet de leurs œillades charmantes ; et toi tu vas hardiment çà et là à la conquête des cœurs, et tu jettes même des regards indiscrets dans les appartements royaux. Peut-être qu'une étincelle de feu a pénétré les cœurs des beautés du gynécée et les a adoucis. D'où es-tu donc venu et où demeures-tu ? Dis-moi quelle est ta famille, ta condition et ton pays. »

Taj-ulmuluk comprit bien que cette femme s'acquittait envers lui d'une commission qu'on lui avait donnée : « Ma belle, lui dit-il, ne prolonge pas ton discours, ne cherche pas à enlever de la plaie de mon cœur la charpie qui la recouvre ; va et guéris ta propre blessure. Ecoute, mon pays est aussi brillant que l'aurore, et mon nom est la couronne des personnes royales dont tu es la messagère. Retourne auprès de ceux qui t'ont envoyée, et dis-leur de ne pas songer à moi, voyageur misanthrope, et de ne compter jamais sur mon amour. »

VERS.- « Cherche quelqu'un qui réponde aux sentiments que tu voudrais lui inspirer, et si tu désires le décider, attire-le par des manières engageantes. »

La vieille femme comprit par cette réponse que l'étranger était prince du Scharquistan et se nommait Taj-ulmuluk, et elle fit son rapport en conséquence à Chitrawat. Cependant notre héros continua les jours suivants à s'arrêter sous les croisées de la princesse, toujours sous des costumes différents. Par l'effet de l'amour qu'elle éprouvait pour ce prince étranger, qui était pareil à la lune de la quatorzième nuit, la princesse décrut et déclina comme la lune. Elle dissimula d'abord, puis elle avoua qu'elle aimait ce prince, et on en fit part à son père et à sa mère. Ceux-ci envoyèrent à Taj-ulmuluk une autre femme plus habile que la première pour lui proposer l'alliance de la princesse et faire naître en son cœur de l'amour pour elle. La messagère s'acquitta parfaitement de sa commission, mais tous ses discours ne produisirent aucun effet sur l'esprit de Taj-ulmuluk. « Va, lui dit-il, saluer respectueusement le roi, père de la jeune princesse, dis-lui que vouloir fixer par un mariage celui qui a échangé le manteau royal et la couronne impériale contre les fatigues des voyages et le froc de la pauvreté, c'est vouloir imprimer des marques sur l'eau ou faire un nœud avec du vent. « Il parla ainsi, et la vieille alla faire part au roi de la réponse de Taj-ulmuluk. Chitr-saïn pensa qu'il fallait dissimuler, et consulta son vizir sur ce point : « Rien n'est si facile, répondit le ministre, que de se faire obéir par un étranger sans feu ni lieu. Voyez de votre côté ce que vous voulez faire; quant à moi, je vais le prendre à un piège, et j'en aurai bon marché. » L'intention du vizir, méchant de son naturel, était d'accuser de vol Taj-ulmuluk, et d'obtenir par là le résultat qu'il désirait.

Le philosophe attentif à la considération des choses se convainc que tout a sa raison d'être et que de chaque mal résulte un bien. Ami lecteur, Dieu a établi un rapport intime entre l'âme et le corps ; ainsi tout acte corporel provient en réalité de l'âme. Donc le mal qui se produit dans ce monde corrompu provient de l'âme ; mais ne crois pas que ce qui paraît mauvais soit un mal réel, car souvent le bien est caché derrière le voile du mal.

Précisément Taj-ulmuluk eut quelques dépenses à faire, et il se souvint de la pierre précieuse qu'il avait cachée dans sa cuisse. Il fit venir un chirurgien qui ouvrit l'endroit où la pierre était placée, l'en retira, et appliqua sur la plaie un cataplasme lénitif. Lorsque le prince fut guéri, il porta cette pierre au bazar et l'offrit à acheter à des joailliers. Ceux-ci, qui n'avaient jamais vu une pierre aussi belle, allèrent avertir le vizir qu'un étranger voulait vendre une pierre dont le roi seul pouvait donner la valeur. Le vizir, pensant que cet étranger devait être Taj-ulmuluk, donna ordre de l'arrêter, et alla informer Chitr-sain de cet événement. « Je viens, lui dit-il, de rattraper notre oiseau qui avait brisé son filet et s'était envolé. Soyez sûr qu'il fera actuellement ce que vous voudrez. »

Chapitre XXIII.

Chitr-saïn espérait, en effet, que la prison opérerait un heureux changement dans l'esprit de Taj-ulmuluk ; toutefois, ce n'était pas la privation de sa liberté qui affectait l'infortuné prince, mais la séparation de Bakawali le mettait dans un tel désespoir, qu'il se frappait la tête contre la porte et les murs. Un jour, le geôlier alla exposer au roi que le nouveau détenu, pareil à un poulet à demi égorgé, se roulait par terre jour et nuit, et qu'il ne pourrait tarder de périr, si on ne le délivrait promptement.

Le roi ne donna sur-le-champ aucune réponse, mais il fit appeler sa fille, et lui dit : « Va visiter cet étranger, fais-lui voir un rayon du flambeau de ta beauté, et peut-être la marchandise de son orgueil en sera consumée ». Chitrawat, contente de ce discours, fit avec soin sa toilette, et doubla ainsi sa beauté ; ses suivantes, parées aussi, accompagnèrent cette lune, comme les planètes de Vénus et de Jupiter, et toutes lei trois allèrent trouver Taj-ulmuluk dans sa prison. VERS. — « Cette belle personne qui aurait excité la jalousie de Zalikha, alla à la prison, et comme elle y vit un autre Joseph, elle mit devant lui ce qu'elle avait apporté en présent, c'est à savoir : ses dents en guise de perles, et le rubis de ses lèvres, préférables à la feuille de la rose. Puis, elle lui montra ses bras d'une blancheur pareille à celle de l'argent, et tels que le clair de lune en aurait rougi de jalousie. Elle lui montra l'or de ses joues de rose, dont l'éclat enflammait le soleil ; elle lui fit sentir l'odeur embaumée de son haleine, supérieure à celle du musc de la Chine; puis, elle lui montra ses yeux, pareils à des amandes, et au lieu d'ambre, les boucles de ses cheveux qui en avaient la noirceur. Elle mit aussi devant lui la pomme de son menton, pour que ce visage de rose en goûtât la saveur. »

Taj-ulmuluk ne la regarda néanmoins qu'avec indifférence, aucun de ses charmes ne fit impression sur lui. En effet, quand le feu de l'amour ne vous atteint pas, tous ces avanges extérieurs ne produisent aucun effet. Écoute, ami lecteur, notre prophète ne jugeait pas que son service fût digne d'être agréé par le vrai souverain de l'univers : il disait humblement : « Je ne t'ai pas adoré comme tu mérites de l'être. » De même, pouvons-nous nous flatter de plaire par nos avances à un être chéri ? Il faut donc se dissoudre dans le creuset de l'amour, au point d'être réduit en poussière, comme la poudre philosophale, que les rois apprécient plus que l'or même. Bref, lorsque Chitrawat vit que son regard magique et l'épée de ses sourcils ne produisaient aucun effet sur Taj-ulmuluk, elle ne put supporter cette humiliation, et elle tomba évanouie. Le prince la voyant se rouler par terre devant lui, éprouva une sensation violente ; il la releva en la prenant dans ses bras, et aussitôt qu'elle fut revenue à elle; il lui déclara qu'il consentait à l'épouser, et qu'il était résolu à tout faire pour lui être agréable. Nirmala instruisit tout de suite le roi de cette nouvelle : « Chitrawat, lui dit-elle, est revenue au palais le pan de sa robe plein des roses de son désir. » En conséquence, Chitr-saïn donna ordre de faire sortir Taj-ulmuluk de sa prison, de le conduire au bain, et île le revêtir ensuite d'une robe royale. Il assigna un beau palais pour la résidence de son futur gendre, et à une heure indiquée comme favorable par les astrologues, on unit, conformément au cérémonial d'usage, cette perle intacte à ce rubis inappréciable. Après les formalités, Taj-ulmuluk entra dans le boudoir de Chitrawat. Nirmala et Chapla y étaient aussi, comme l'exigeaient leurs fonctions, et elles lui firent mille agaceries ; mais le prince ne les regarda pas seulement, et tint constamment la tête baissée. Lorsque le premier quart de la nuit fut passé, il se leva et se rendit au temple de Bakawali, qui, tourmentée de n'avoir pas vu depuis plusieurs jours son amant fidèle que retenait le filet de l'amour, se frappait la tête de désespoir.

Bakawali se livra d'abord à la joie, mais lorsqu'elle eut vu les mains et les pieds du prince, rouges de henné, elle devint à son tour rouge de colère, car son cœur reçut un coup violent, et elle ne put s'empêcher de s'écrier : « O mon prince, tu es resté plusieurs jours sans paraître, mais tu es revenu porteur de belles coulenrs ! Tu as donc fait périr le renom des amants, et tu as imprimé une tache sur ta fidélité ? Actuellement ne te flatte pas de savoir aimer, et ne parle plus d'amour à personne. » VERS. — « 0 cœur de pierre, qu'as-tu fait ? Ah! que ton cœur me rende au moins justice ! Mon corps rosé s'est pétrifié, tandis que tes mains par leur teinture de henné ont pris la couleur que j'ai perdue.

« Je reste ici couchée avec mon corps de pierre, tandis que tu es occupé des plaisirs de la vie.

« A cause de toi, une tache s'est formée sur le bouton de mon cœur, parce que tu as serré contre ta poitrine une autre rose.

« Hélas ! ton amie périt dans sa douleur, consumée qu'elle est jour et nuit par la violence de son chagrin; tandis que tu te livres à la ioie. Je suis assise dans le deuil, et si tu es plongé dans les délices du plaisir, n'abuse pas du nom d'amour, ô cruel ! car, hélas ! ton amour est assailli par des pierres (c'est-à-dire il est détruit).

« La douleur dn chagrin se fait ressentir sans cesse dans mon cœur, et Taj-ulmuluk jouit du repos. »

« Taj-ulmuluk, en entendant ces paroles douloureuses, se mit à trembler comme le saule. Puis, ayant repris de l'assurance, il parla ainsi à la beauté féerique dont il était épris : « Où s'est donc portée aujourd'hui ta pensée ? Ah ! ma chère âme, ne mets pas dans ton esprit de telles idées ! Quoique je sois un prince distingué, je n'en suis pas moins ton esclave dévoué, prêt à sacrifier pour toi ma vie. Sans doute, je suis possesseur (malik) du trône et du pouvoir, mais en réalité je suis ton esclave (mamluk), ô toi qui excites la jalousie de la lune ! Ma chair et ma peau sont à toi, je t'ai tout vendu avec mon cœur ; tu peux en disposer. Le déploiement de tes charmes m'a rendu fou et étranger à tous mes proches. Depuis le jour où tu as su plaire à mon cœur, et que ta vue a rempli mes yeux, personne ne me convient, et mes yeux ne peuvent s'arrêter sur personne.

« La face de la lune ne ressemble pas même à tes pieds.

Que la rosée qui en provient te serve d'holocauste.

« De quelle autre que toi, ô voleuse de cœur, ton amant serait-il épris ? et puisqu'il n'y a pas ton égale dans le monde, sur qui mes yeux pourraient-ils se porter.

« Ah ! ne forme aucun mauvais soupçon sur moi, car je suis un amant dévoué : si tu me l'ordonnais, je me jetterais dans le feu ; si tu le voulais, je me précipiterais dans un puits.

« Pourrais-je avoir un autre attachement, puisque ma vie et ma mort sont en tes mains ? mais que dirais-je : c'est bien malgré moi que j'ai été l'esclave d'une dure pression. J'étais loin de vouloir me marier, mais il m'a été impossible de me délivrer d'un tel assujettissement. Si je ne m'y étais pas soumis, aurais-je pu venir te voir ici ? je serais mort là dans ma prison et tu te serais vainement agitée ici dans cette pagode. Tu n'aurais pu recevoir de mes nouvelles, et je n'aurais rien su de ton affliction.

« Si tu pouvais apprécier la contrainte où j'ai été, ô toi, dont le sein a la blancheur de l'argent, tu n'aurais pas tenu le discours que tu viens de me faire entendre.

« Ma manière d'agir n'a pas été motivée par mon amour de la vie, mais parce que je ne voulais pas que tu éprouvasses aucun préjudice. J'avais la certitude que si je mourais, tu ne conserverais pas pour cela la vie. « Tourmenté par cette idée, qu'avais-je autre chose à faire, si ce n'est d'accepter le mariage qu'on me proposait ?» La belle Bakawali répondit avec colère à cette allocution : « Ah ! comment peux-tu mentir ainsi ? Peut-on forcer quelqu'un de se marier ? Fi donc, retire-toi de ma présence. Je sais à quoi m'en tenir sur ta fidélité et sur ton amour: je connais à présent cette passion de deux jours. Loué soit donc ton libertinage, ainsi que ma peine et mon tourment ! Mais dans la position pénible où je me trouve, que peux-tu faire pour moi ? Qui, si ce n'est Dieu, me reste-t-il à invoquer dans cette fâcheuse circonstance ? »

Lorsque Taj-ulmuluk eut entendu un tel discours, il soutint son cœur de ses deux mains. Il poussa de longs soupirs, il se mit à pleurer, et comme il avait déjà donné son cœur, il voulut donner aussi sa vie. Bakawali le voyant en larmes, ne put s'empêcher de pleurer aussi. Ils se livrèrent librement ainsi pendant quelques instants à leurs sensations, et des deux côtés il y eut soupirs et gémissements. A la fin Taj-ulmuluk ne pouvant contenir son agitation, tomba aux pieds de Bakawali en sanglotant. De son côté, Bakawali ne put résister à ces démonstrations d'amour ; elle lui souleva la tète, le serra contre sa poitrine, et lui dit : « Au fond je ne suis pas fâchée contre toi. Je ne me suis plainte que du bout des lèvres.

« Je n'ai que ton bonheur en vue, car toute fâchée que je suis, je me sacrifierais volontiers pour toi. Quant à la détermination que tu as prise, je suis femme, et que pourrais-je dire ? J'approuve tout ce que tu as fait, ne sois pas mécontent dans ton esprit. Quand même tu aurais auprès de toi des milliers de visages de rose, tu n'en serais pas moins pour moi le bien-aimé de mon cœur et de mon âme. »

Bref, Taj-ulmuluk et Bakawali s'agacèrent l'un l'autre. L'un se plaignait, l'autre s'excusait ; enfin, Taj-ulmuluk déclara franchement tout ce qui s'était passé. Il raconta en détail sa mise en prison et son mariage, au point que la poussière qui ternissait le cœur de cette face de miroir se dissipa entièrement.

Sur ces entrefaites, l'aurore parut. Taj-ulmuluk revint à son palais et se coucha auprès de Chitrawat ; il continua à passer ainsi toutes les nuits auprès de sa bien-aimée, et tous les jours il restait avec Chitrawat, à qui il contait d'intéressantes histoires. Mais cette façon d'agir la comblait d'étonnement: elle ne pouvait comprendre que le feu qui la dévorait ne se communiquât pas au prince et qu'il ne consumât pas la moisson de sa patience ; qu'enfin, l'époux et l'épouse étant ensemble dans le même palais, il y eût en réalité entre eux la même séparation qu'entre le levant et le couchant.

Ami lecteur, tant que les yeux de ton esprit admireront les beautés étrangères, la face de l'ami véritable ne se manifestera pas à toi, bien qu'elle soit en réalité sans voile. Arrache d'abord du champ de ton cœur l'épine du désir envers les autres, tu apercevras facilement alors la rose de la face de l'ami, et tu pourras la cueillir. Si même tu considères avec le regard de l'attention le jardin de ton existence, tu n'y trouveras pas autre chose sinon la couleur et l'odeur de cet ami. Un jour enfin, Chitrawat se plaignit amèrement à son père de l'indifférence de Taj-ulmuluk pour elle. Le roi fit épier ses démarches et apprit qu'il allait passer la nuit dans un temple qu'on lui indiqua. Alors ce monarque au cœur noir fit appeler des maçons et leur donna ordre d'aller détruire ce temple et d'en jeter les matériaux dans la rivière. Cet ordre fut exécuté ; et la nuit suivante, lorsque Taj-ulmuluk se présenta pour entrer dans la pagode, il n'en trouva pas même la trace ; alors, comme un insensé, il se roula dans la poussière, et récita ces vers.

« Je suis stupéfait, hélas ! qui interroger ? Personne ne se présente à qui je puisse parler. 0 ma chère âme, à qui demanderai-je de tes nouvelles ?

« Jour et nuit je soupire, car l'espoir de mon esprit est détruit. Hélas ! à qui m'adresserai-je, et comment pourrai-je chercher le lieu que tu as pris pour ton habitation ?

« 0 ma chère âme, je serai où tu as porté tes pas, je te suivrai, dussé-je mourir. Je ne puis aboutir à rien ; que ferai-je ? Ah ! plut à Dieu que la terre s'entr'ouvrît et que j'y fusse englouti. »

Taj-ulmuluk resta plusieurs jours dans une grande agitation, et poussant des soupirs et des cris. A la fin, voyant l'inutilité de ses pleurs, il prit sur sa poitrine la pierre de la patience, et il prêta l'oreille aux paroles artificieuses de Chitrawat. Il fut pour elle un zéphyr qui épanouit la rose de son espérance et une ondée printanière semblable à celle qui donne naissance aux perles.

Chapitre XXIV.

Sur ces entrefaites, un agriculteur laboura l'emplacement du temple de Bakawali, et y sema de la graine de moutarde.

Taj-ulmuluk allait s'y promener de temps en temps pour se distraire de ses ennuis par la vue de cette moutarde, qui ne tarda pas à pousser. Lorsqu'elle fut en fleur, le prince alla deux fois par jour voir ses progrès, et il récita ce quatrain:

Rubài : « 0 fleurs, expliquez-moi comment votre couleur peut produire en moi l'odeur de l'amour.

« Vous sortez de la terre, c'est pour cela que je vous demande si vous n'avez pas quelque nouvelle à me donner de mon jardin. » La moutarde mûrit, le jardinier la récolta, la mit au pressoir, la fit bouillir, et en tira l'huile. Conformément à l'usage des agriculteurs, il en goûta d'abord lui et sa femme, et Dieu permit que celle-ci, qui était stérile, devînt aussitôt enceinte. Neuf mois après, elle mit au monde une fille belle comme une fée. La maison de ce cultivateur privé jusque-là d'enfant, et qui était ainsi comme dépourvue de lampe et obscure, fut éclairée par le rayon de ce flambeau. Le bruit se répandit partout que par l'effet de l'huile de moutarde une femme stérile avait mis au monde une fille plus belle que tout ce qu'on pouvait dire. En effet, lorsqu'elle eut quatorze jours, sa beauté effaça celle de la lune de quatorze nuits ; ce qui faisait présager qu'à quatorze ans elle exciterait la jalousie du soleil. Taj-ulmuluk finit par en entendre parler, et par savoir que la naissance de cette enfant était le résultat de l'huile de moutarde. Il fit venir le laboureur et sa fille ; mais quel ne fut pas son étonnement quand il reconnut en elle les traits de sa chère Bakawali. Dans sa joie, il se figura que sa bien-aimée lui était rendue, et qu'elle avait pris une nouvelle naissance. Il donna nombre de roupies au jardinier, et lui recommanda d'élever soigneusement cette merveilleuse jeune fille. Elle avait à peine sept ans qu'on la demanda de tous côtés en mariage au jardinier, mais celui-ci, par délicatesse pour Taj-ulmuluk qui la lui avait tant recommandée, refusa nettement de la marier, en prétextant que lorsqu'elle serait nubile elle choisirait elle-même son époux.

Elle n'eut pas plutôt mis le pied dans sa dixième année, que Taj-ulmuluk envoya une coiffeuse demander de sa part cette jeune fille en mariage au jardinier. Ce bon paysan se troubla quand il entendit cette proposition : « Quoi, dit-il, moi, pauvre malheureux, j'aurais pour beau-fils le gendre du roi ! Il veut peut-être faire de mon enfant son esclave ; mais à Dieu ne plaise qu'une beauté si parfaite soit la suivante de la princesse ! » La jeune fille entendit ces paroles, et elle dit au jardinier : « Mon nom est Bakawali ; je suis une fée, ainsi ne vous mettez en peine de rien sur mon compte.

La place de la rose colorée est sur la tête, et celle de la perle précieuse est sur la couronne des rois. Faites dire au prince d'attendre encore un peu. » Le jardinier se tut, et la coiffeuse alla rapporter fidèlement ce qu'elle avait entendu. Taj-ulmuluk plein de joie combla cette femme de présents. Lorsque le temps du châtiment de Bakawali fut terminé, des centaines de fées accoururent des quatre côtés, Samanru à leur tête, conduisant le chariot d'or et portant les objets de toilette convenables à la circonstance. Bakawali se revêtit d'une robe magnifique et orna son corps des plus belles parures; puis elle prit la main de son père, le conduisit derrière sa maison, et lui indiqua un chaudron plein de pièces d'or et enfoui depuis longtemps en cet endroit, en lui disant de prendre cet or et de l'employer à ses besoins. Ensuite elle lui fit ses adieux, et elle monta sur le chariot. Les fées la soulevèrent sans retard dans l'air et la conduisirent à l'endroit où Taj-ulmuluk se trouvait avec Chitrawat, Nirmala et Chapla.

Bakawali laissa ses campagnes et entra toute seule, elle serra la main de Chitrawat et l'embrassa avec amitié, comme si elle eût été sa sœur, ce qui la toucha tellement qu'elle la fit mettre à sa place sur le sofa. Alors Bakawali, après avoir raconté au prince tout ce qui lui était arrivé et avoir entendu de lui ce qu'il avait à lui apprendre, dit à Chitrawat : « Si tu veux continuer à être la compagne de Taj-ulmuluk, je n'ai rien à dire, ceci est ta maison. — Ah ! répondit Chitrawat, pourrais-je quitter celui qui fait le bonheur de ma vie ? » Cependant Bakawali donna ordre aux fées de se montrer : elles obéirent et remplirent tout Ceylan. La capitale fut en émoi, et le roi se troubla et courut au palais de sa fille. Son gendre ayant appris sa venue alla au-devant de lui, le reçut avec distinction, le fit asseoir sur son canapé, et lui raconta ensuite son histoire et celle de Bakawali. Ce récit intéressa le roi ; il prit la main de sa fille, la mit dans celle de Bakawali, et dit à celle-ci : « Voici ma fille unique ; je te la donne pour esclave, mais j'espère que tu la traiteras avec bienveillance. » Alors Taj-ulmuluk monta sur le chariot. Bakawali et Chitrawat se mirent l'une à sa droite et l'autre à sa gauche, et Nirmala et Chapla se placèrent respectueusement devant eux. En un instant les fées transportèrent le chariot et le conduisirent à la porte du palais de Taj-ulmuluk. Lorsque Bakawali et Chitrawat y furent entrées, le fils du ministre de Zaïn-ulmuluk, nommé Bahram, lequel était l'intendant du Mulk-i nigarin, vint présenter ses devoirs à Taj-ulmuluk et lui offrit un présent conformément à l'usage. Le prince l'accueillit avec bonté, et accepta son cadeau ; puis il fit son entrée dans son château. Lakkha et Mahmuda furent comblées do joie en le revoyant, et reçurent affectueusement Bakawali et Chitrawat.

Chapitre XXV.

Le peintre du salon de l'Amour a continué ainsi qu'il suit la représentation de cette histoire sur sa feuille de papier : Taj-ulmuluk s'empressa d'écrire à Firoz, à Muzaffar et à Zaïn-ulmuluk pour leur annoncer son heureux retour. En lisant son message, leur cœur flétri reverdit. Firoz, accompagné de Jamila, se mit en route avec un grand appareil pour le Scharquistan. Muzaffar, Husn-ara et Ruh-afza firent de même. En peu de temps, il y eut dans le Mulk-i nigarin une telle quantité d'hommes et de fées qu'on n'aurait pu y placer un grain de sésame. Tous furent charmés de revoir Taj-ulmuluk et Bakawali, et la tristesse que leur absence avait occasionnée s'éloigna de tous les cœurs. Pendant trois jours on fêta leur retour. La danse et la musique eurent lieu jour et nuit. Au quatrième jour, chacun retourna dans son pays, plein de joie. Toutefois, Bakawali voulut que Ruh-afza restât encore un peu de temps avec elle, et elle lui donna la salle des Cornalines pour sa chambre à coucher. Les deux amies passaient à converser une bonne partie de la nuit, puis elles se livraient au sommeil. Un jour, Ruh-afza s'endormit sur la fenêtre, et la noire tresse de ses cheveux étant retombée en dehors, le rubis qui l'ornait brillait au clair de la lune. Bahram se promenait en cet instant pour prendre le frais ; il aperçut cette tresse de cheveux, et il crut d'abord que c'était un noir serpent qui se glissait en cet endroit, portant à sa bouche une pierre précieuse. Ensuite, en considérant mieux la chose, il se convainquit que c'était une tresse de cheveux serrée par un rubis éclatant. Toute la nuit il fut dans l'agitation. Au matin, il sut par Saman-ru que la fenêtre où il avait vu cette tresse de cheveux était celle de la chambre à coucher de Ruh-afza. Un violent amour pour la belle cousine de Bakawali naquit alors dans le cœur de Bahram. Le lendemain, à minuit, il jette une échelle de corde à cette fenêtre et y monte hardiment. Ruh-afza, dont la beauté faisait honte à la planète de Vénus, dormait avec tant de grâce sur un lit d'or, que Bahram, en la voyant, fut hors de lui comme un homme ivre. Il n'avait jamais goûté la boisson de l'amour, aussi ne put-il en supporter l'ivresse et s'avança-t-il comme un insensé vers le lit de Ruh-afza. Elle ouvrit aussitôt les yeux et reconnut Bahram. Quoique la pierre de ce violent amour eût réduit en pièces la fiole de son cœur, toutefois cette hardiesse ne plut pas à son naturel modeste. Elle se fâcha extrêmement contre l'audacieux jeune homme, lui donna deux ou trois soufflets bien appliqués, et le repoussa si fortement qu'il tomba du balcon en bas et s'en retourna chez lui en pleurant et en gémissant.

Au matin, Ruh-afza prit congé de Bakawali : celle-ci eut beau l'engager à rester encore quelques jours avec elle, Ruh-afza ne voulut pas y consentir, parce qu'elle craignait que Bakawali n'apprît l'aventure de la nuit passée et ne la plaisantât là-dessus. Bref, elle retourna à Jazira-Firdaus ; mais l'amour de Bahram l'y poursuivit et ne lui laissa aucun repos ni jour ni nuit. Que dis-je ? souvent elle pleurait en secret comme la bougie qui se cache dans la lanterne. D'heure en heure, elle se flétrissait comme une fleur par l'effet du simoum du chagrin, et les narcisses de ses yeux langoureux se remplissaient à chaque instant de larmes. En effet, celui qui considère attentivement le sentiment de l'amour peut s'apercevoir qu'il est plus impatient dans la maîtresse ; mais aussi elle possède mieux que l'amant le secret d'attirer le cœur. Elle sait jeter le filet de l'amour au cou de celui qu'elle aime, l'attirer auprès d'elle, et lancer même au loin la fronde de la séduction.

Chapitre XXVI.

De son côté, Bahram maigrissait à vue d'oeil. Saman-ru, qui seule en savait la cause, lui donnait sans cesse le conseil de chasser de son cœur cet amour insensé et ce vain caprice. « L'arbre de l'amour d'une personne d'une autre espèce que soi, lui disait-elle, ne porte d'autre fruit que le malheur. Il faut renoncer à un amour qui ne peut avoir pour résultat que le trouble et la ruine, et ne pas aller inutilement à la poursuite d'une fée insouciante, pour n'obtenir que la peine et la douleur. L'exemple de l'union parfaite qui existe entre Taj-ulmuluk et Bakawali ne doit pas vous séduire : c'est une heureuse exception, mais il est contraire à la nature des choses de vouloir joindre une substance éthérée avec un être au corps opaque. »

Bahram écouta tout cela sans rien dire ; puis il récita ce vers :

VRRS. — « C'est en vain que vous me donnez des avis ; la couleur du nègre ne s'efface pas. »

Lorsque Saman-ru vit que l'épine de l'amour était tellement enfoncée dans le cœur de Bahram qu'on ne pouvait l'en arracher, elle lui déclara que tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'était de le conduire à Jazira-Firdaus. Bahram accepta l'offre avec empressement, et alors Saman-ru lui mit des vêtements de femme, ainsi que tous les ornements convenables, lesquels lui allaient d'autant mieux qu'il était imberbe, et lui donnaient tout à fait l'apparence d'une femme. Elle s'envola avec lui au travers des airs, et, le tenant par la main, elle le transporta à Jazira-Firdaus, dans la maison de sa sœur nommée Banafscha, qui était précisément la coiffeuse de Ruh-afza. Celle-ci fut charmée de voir Saman-ru, et elle lui demanda aussitôt quelle était cette jeune fille qu'elle avait amenée. « C'est une de mes amies, lui répondit-elle, qui désirerait visiter cette contrée. J'ai pris la liberté de la conduire auprès de toi pour que tu la lui fasses parcourir. — Bien, dit Banafscha, je suis disposée à faire tout ce qui peut t'être agréable. »

Après cette conversation, Saman-ru alla retrouver Bakawali, et Bahram resta dans la maison de Banafscha. Celle-ci le nourrissait délicatement, et, avec une affectueuse bienveillance, elle le conduisait chaque jour dans un jardin différent. Au soir, elle revenait à la maison et allait remplir ses fonctions de coiffeuse auprès de Ruh-afza.

Quelques jours se passèrent ainsi. Un jour que Banafscha était absente, Bahram écrivit derrière le miroir qui servait pour coiffer Ruh-afza un gazal dont voici le sens :

Gazal.

« La surface unie de ce miroir n'est pas brillante par elle-même ; mais elle l'est par le reflet de ton visage.

« Ta coiffeuse place cérémonieusement devant toi ce miroir sur son appui; mais si elle n'écoutait que la voix de la jalousie, elle le mettrait en pièces, parce que tu t'es regardée, ô ma chère âme, dans ce miroir (et que tu as vu que tu étais plus belle que tes compagnes).

« Si ce miroir ami de la beauté était placé de telle façon qu'il ne pût réfléchir ta face chérie, on ne le regarderait plus ; mais il ne reste pas un seul instant inactif lorsqu'il est en ta présence ; ton reflet saisit sa surface. »

Banafscha prit la boîte à toilette et alla auprès de Ruliafza. Après avoir passé le peigne dans ses cheveux, elle lui donna le miroir pour se voir. Ruh-afza s'aperçut sans peine qu'il y avait quelque chose d'écrit derrière, et elle s'empressa de le lire. Elle fut convaincue que Bahram seul pouvait avoir tracé ces vers ; mais, pour s'assurer cependant qu'il était réellement en ces lieux, elle s'imagina de proposer à Banafscha la solution d'une énigme : « Peux-tu m'indiquer, lui dit-elle, quelle est la chose qui existe toujours, et quelle est celle qu'accompagne toujours le chagrin ? » Banafscha convint qu'elle ne pouvait le dire tout de suite, mais elle la pria de lui donner à. réfléchir jusqu'au lendemain. Comme Bahram la vit toute pensive, il lui demanda le motif de sa préoccupation ; elle lui fit part de l'énigme et elle lui dit qu'il lui semblait que la seule réponse à faire était de dire que et la sagesse variée de l'être sage par excellence est éternelle ; et que la joie est toujours accompagnée de tristesse. » Bahram ne jugea pas cette réponse satisfaisante, et il proposa celle-ci : « L'amant qui a reçu uu soufflet de la main de sa maîtresse en conserve le visage rouge, et il a toujours le gosier amer par l'effet du poison du mécontentement. Il a toujours sa maîtresse en vue et il croit la voir partout. On dit proverbialement qu'on demanda à Majnun quel était le successeur légitime du Prophète pour le khalifat, et qu'il répondit que c'était Laïla. »

Banafscha fit part de cette réponse à Ruh-afza, qui fut ainsi assurée de la venue de Bahram. « Confessez-moi la vérité, dit-elle à, Banafscha, et dites-moi si cette réponse vient de vous. » Banafscha prétendit avoir eu cette idée pendant la nuit ; mais Ruh-afza ne voulut pas le croire, et Banafscha finit par avouer que la réponse venait d'une amie de Saman-ru qui avait été amenée par elle pour visiter ces lieux. Ruh-afza lui témoigna le désir de la voir et la pria de la lui amener. En effet, dès le soir même, après avoir paré la prétendue cousine, elle la conduisit auprès de Ruliafza. Celle-ci reconnut tout de suite son amant ; mais elle dissimula si bien qu'il crut qu'elle ne le reconnaissait pas et qu'elle n'avait pas lu les vers qu'il avait tracés derrière le miroir.

Lorsque Banafscha eut terminé ses fonctions de coiffeuse, Ruh-afza demanda le miroir ; mais Bahram s'empressa de le lui présenter à l'envers, à cause des vers qui y étaient écrits. Elle sourit alors de sa bouche aussi fraîche qu'un bouton de rose et dit à Banafscha: « Votre amie est bien simple, puisqu'elle confond la face et le revers du miroir. Laissez-la passer la nuit ici, afin de m'en amuser un peu. » La proposition fut acceptée sans peine, et Bahram resta auprès de sa maîtresse.

Le sage doit conclure de là que si Bahram n'eût pas pris des vêtements de femme; il n'aurait pas été si promptement réuni à l'objet de son amour. En effet l'amant doit chercher à ressembler à sa maîtresse. Le prophète de Dieu a dit : « Imitez les perfections divines, afin de pouvoir approcher de Dieu, »

Lorsque l'éternel ordonnateur des affaires du monde eut étendu le tapis lumineux du clair de la lune sur la surface de la terre, Ruh-afza prit à part Bahram dans son boudoir. « Quel est votre nom, madame ? » lui dit-elle d'abord. — Je n'en ai plus depuis longtemps, répondit Bahram. Je ne connais que le vôtre. — Pourquoi êtes-vous venue ici ? — Interrogez plutôt la bougie, elle vous dira pourquoi le papillon vient se précipiter sur sa flamme. »

Ruh-afza fut charmée des douces paroles de Bahram, mais, affectant un ton sévère, elle lui dit néanmoins : « Tu as voulu me tromper, car je reconnais à tes paroles que tu n'es pas une femme. Tu es entré ici par fraude, et tu as ainsi exposé mon honneur au vent. Vois toi-même quelle punition mérite une telle hardiesse. » Le pauvre Bahram, qui ignorait toutes les roueries de la coquetterie et qui avait en mémoire les soufflets de sa maîtresse, se persuada qu'elle allait encore le frapper et le chasser d'auprès d'elle. Tremblant de crainte, il récita un vers dont voici le sens :

VERS. — « Tue-moi, mais viens à moi ; car ne vaut-il pas mieux pour moi que je meure devant toi que de passer ma vie loin de toi ? » Il dit ces mots, et tomba sans connaissance.

Alors Ruh-afza ne pouvant pousser plus loin sa sévérité factice, accourut auprès de lui, le releva, lui fit sentir les roses de ses joues, et cette douce odeur lui rendit l'usage de ses sens.

Ami lecteur, si comme Bahram, tu ne quittes pas ton existence corporelle, qui n'est qu'illusion, comment atteindras-tu l'éternité bienheureuse ? Celui, en effet, qui dans la voie de l'amour ne s'est pas oublié lui-même pourra-t-il Parvenir au but de son voyage ?

Lorsque Bahram ouvrit les yeux, il vit qu'il avait pris le rôle de la rose et Ruh-afza éelui du rossignol ; aussi oublia-t-il bientôt, dans son contentement, ses désagréments antérieurs. La fleur qu'il désirait s'épanouit pour lui, et Ruh-afza ne voulut plus qu'il la quittât. Pour le dérober aux regards de la malignité, elle lui mit au cou un talisman qui le métamorphosa en tourterelle. De cette manière, elle le tenait pendant le jour dans une cage d'or suspendue devant ses yeux, et à la nuit elle le faisait sortir de sa cage et lui rendait sa première forme. Ceci dura quelque temps ; mais, dit le proverbe hindoustani, « l'amour et le musc ne peuvent rester ignorés. » Husn-ara se douta de quelque chose, elle vint un jour, à l'aurore, auprès de sa fille, et elle comprit à ses cheveux en désordre, à son visage teint de henné, à ses yeux de narcisse languissants, que ses conjectures n'étaient que trop réelles. Alors elle se mit en colère et la frappa avec violence, en lui disant : « Quoi ! tu n'as pas honte d'avoir reçu chez toi un étranger ! Malheur à toi ! Tu t'es noyée dans un vase plein d'eau ; tu as battu le tambour de ta honte ; tu as perdu le nom de ton père. Fais-moi connaître au moins ton audacieux complice, sans quoi je t'étranglerai de mes propres mains. » Ces mots peu rassurants firent trembler Ruh-afza. « Laissez là, ma mère, lui dit-elle, cette vaine idée. Je n'ai jamais vu un homme, même de loin. Est-ce d'une bonne mère de croire aux faux rapports des étrangers ? » Elle eut beau faire les serments les plus énergiques, sa mère ne voulut pas croire à ses paroles; mais elle exigea que le voleur qui était dans cette maison fût saisi et puni comme il le méritait. D'après ses ordres, de nombreux et rusés espions cherchèrent Bahram sur la terre et dans les airs; mais ils ne purent le trouver, car ils ignoraient le secret de la cage.

Mon ami, tu es aussi aveugle qu'eux ; tu vas chercher au fond des cieux l'être qui réside, sans que tu t'en doutes, dans l'habitation de ton cœur. Tu le cherches très loin et il est bien proche (1).

VERS. — « Puisque tu ignores qui habite ta maison, comment peux-tu savoir qui est au faîte du ciel ? »

(1) Conf. Actes, XVII, 27.

Husn-arn, désespérée du peu de succès de ses perquisitions, gourmanda les suivantes de Ruh-afza et les menaça do la colère de Muzaffar. Alors une d'elles nommée Gulrukli s'approcha et dit : « Comment voulez-vous que les secrets du boudoir nous soient dévoilés ? Nous ne pouvons y pénétrer, ni même nous livrer à des conjectures raisonnables.

VERS. — « Pour voir ces secrets, il faut l'œil du cœur ; mais comment l'œil naturel pourrait-il les apercevoir ? »

« Toutefois, j'ai remarqué que ma maîtresse s'occupe beaucoup depuis quelque temps, matin et soir, de la tourterelle qui est renfermée dans cette cage, et qu'elle ne la perd jamais de vue. Il y a en cela quelque chose de mystérieux où ne peut voler l'oiseau de mon esprit, mais que vous pourrez atteindre. »

Ami lecteur, l'homme parcourt volontiers le jardin du monde, tant qu'il a à son cou le quadruple talisman des éléments et qu'il est resserré dans la cage de l'existence, et son œil corporel n'aperçoit qu'une poignée de terre ; mais, le jour où le talisman est brisé, il voit là réalité ; il apprend qui il est, et il sait qu'il était le jouet d'une vaine illusion. Le Prophète a dit que lorsqu'on meurt, on connaît alors véritablement le secret de sa nature. L'existence générale est un océan dont les êtres particuliers sont des bulles d'eau. Lorsqu'une de ces bulles s'évanouit, on n'aperçoit plus que l'océan lui-même. Considère donc que l'océan ne se compose que de bulles d'eau, mais qu'il y a cependant une différence positive entre ces deux choses. Personne ne donnera le nom d'océan à une bulle d'eau et de bulle à l'océan. Dira-t-on que quibla et caaba, pagode et église, géhenne et enfer, ciel et paradis, sont synonymes ?

VERS. -« Dans chaque catégorie, il y a un ordre différent d'existence. Tu es infidèle si tu ne fais pas attention à ces différences. »

Dans le fait, la question de l'unité de l'existence est la plus difficile des questions. La plupart de ceux qui ont voulu entrer dans cette mer profonde ont adopté les systèmes de la nécessité et ont été engloutis dans le tourbillon.

D'autres ont suivi le système du hasard et se sont aussi perdus dans l'abîme. Il n'y a que la grâce de Dieu qui puisse nous diriger dans une question si délicate, et que la faveur de Mahomet, l'asile de la prophétie, qui puisse nous venir en aide.

Mais, pour revenir à notre histoire, Husn-ara se rendit dans le boudoir de sa fille et se saisit de la cage. Ruh-afza, désespérée, crut voir son oiseau chéri dans les serres d'un faucon ; elle n'osa rien dire, mais l'oiseau de son âme palpita dans la cage de son corps, sans qu'elle pût entreprendre de le délivrer des mains du chasseur de la destinée. Tant il est vrai que l'homme ne saurait s'opposer à ce que le sort lui réserve. La vie lui était en ce moment à charge, mais elle ne pouvait mourir. Husn-ara porta la cage à Muzaffar, qui en retira l'oiseau et palpa les ailes et tout son plumage pour voir s'il n'y découvrirait pas quelque talisman. Enfin il trouva celui que l'oiseau avait au cou ; il le détacha, et aussitôt Bahram parut devant ses yeux sous sa forme naturelle. Les assistants furent fort étonnés, et Muzaffar, furieux, dit à Bahram : « Mauvais sujet, tu ne redoutes donc pas ma colère et tu n'as aucun souci de ta vie ? Dis-moi la vérité, qui t'a conduit ici ? Dans tous les cas, tu ne retireras de ta hardiesse et de ton insolence d'autre fruit que la mort.

« — Sire, répondit Bahram, l'amour est le seul guide des amants, et la peine qu'ils sont capables de supporter est indicible. La chaîne de l'amour n'est pas telle qu'on la mette soi-même à ses pieds et qu'on s'enchaîne soi-même. Les amants ne sont pas maîtres d'eux-mêmes ; ils perdent leur libre arbitre. Or, celui qui a lavé ses mains de la vie peut-il craindre la mort ? Mais je regretterai ma maîtresse en quittant la vie, et un ruisseau de sang coulera encore de mes yeux dans le tombeau.

VERS, — « Je ne crains pas la mort, et je n'en éprouve d'autre chagrin, si ce n'est d'être privé de la vue des belles au visage de roses. » La colère de Muzaffar, loin de se calmer par ces paroles, s'accrut tellement qu'il ordonna à ses gens d'allumer un feu hors de la ville et d'y jeter Bahram. Par hasard, Taj-ulmuluk et Bakawali, qui, en cet instant, venaient se promener dans le jardin d'Iram, conçurent la pensée de visiter Ruh-afza. En y allant, ils passèrent précisément dans le lieu où Bahram allait être brûlé. Il était déjà sur le bûcher fatal et les flammes l'entouraient des quatre côtés. Bakawali ayant aperçu ce bûcher enflammé entouré d'une foule immense, en fit approcher son char et demanda ce que c'était. Quelqu'un lui répondit : « On brûle l'amant de Ruh-afza. » A ces mots, Bakawali descend précipitamment de son char, elle s'approche du bûcher et crie de toute sa force : « Eteignez tout de suite ce feu et retirez-en ce jeune homme. Si un seul cheveu de sa tète est brûlé, je ferai périr mille personnes ; que dis-je ! je ferai tomber leurs maisons dans la poussière. » Ces menaces émurent les assistants. On éteignit le feu, on en retira Bahram et on l'amena devant la princesse. Bakawali le fit monter sur son char, le conduisit dans un jardin écarté, et l'ayant laissé avec Taj-ulmuluk, elle alla trouver Muzaffar-Schah et Husn-ara qui la reçurent avec amitié, et, après l'avoir pressée contre leur poitrine, lui demandèrent le motif de sa venue. « Je n'avais pas l'intention de vous visiter, répondit Bakawali, mais j'ai vu sur ma route une chose qui m'a douloureusement surprise : des gens voulaient brûler le fils du vizir de mon beau-père, et si je n'étais accourue pour les empêcher, il aurait été réduit en cendres. Y pensiez-vous de donner un pareil ordre ? Sa mort changeait-elle quelque chose à ce qui s'était passé ? L'empreinte de la médisance se serait-elle effacée ? Supposons que cent personnes sussent l'aventure de Ruh-afza, actuellement mille la connaîtront. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de pardonner à Bahram sa faute et de le marier à votre fille ; car ce jeune homme est plein d'esprit et beau de visage. Si vous méprisez tant la nature humaine, pourquoi m'avez-vous mariée à Taj-ulmuluk ? Y a-t-il quelque différence entre votre fille et moi ?

Muzaffar baissa la tête après avoir entendu ces paroles, et dit qu'il y réfléchirait. Bakawali alla ensuite trouver Ruh-afza, qui était en pleurs et se frappait la tète de ses mains, et elle lui dit en souriant : « Tu t'es assez lamentée ; lève-toi, change de vêtements et sors de ta cellule. Je te ramènerai ton amant sain et sauf, et j'espère que vous serez bientôt réunis. »

Ruh-afza remercia Bakawali et l'embrassa tendrement. Bakawali passa la nuit auprès d'elle. Au matin, elle conduisit Ruh-afza auprès de Muzaffar et de Husn -ara pour faire la paix ; puis elle alla avec Taj-ulmuluk et Baliram à JaziraIram. Elle raconta en détail à son père et à sa mère tout ce qui s'était passé et les engagea à faire, sans perdre de temps, à l'égard de Bahram ce que son oncle et sa tante avaient fait pour Taj-ulmuluk. Conformément aux désirs de leur tille, ils revêtirent Bahram d'une robe royale, entourèrent sa tète de la couronne des nouveaux mariés, et s'acheminèrent joyeusement vers Jazira-Firdaus. Là aussi, on fit les préparatifs convenables pour recevoir le cortège nuptial, qui arriva bientôt au palais de Muzaffar, fut accueilli avec honneur par les parents de Husn-ara et conduit dans la salle de l'assemblée, où la danse et la musique eurent lieu toute la nuit. On tira aussi des artifices de différentes espèces ; ensuite on célébra le rite du mariage conformément aux usages de la famille de Ruh-afza. Après la cérémonie du collier et du bétel, on introduisit le nouveau marié dans l'intérieur du palais pour qu'il accomplît les formalités qui restaient encore à exécuter. Bakawali se conduisit envers Bahram comme si elle avait été sa sœur : elle lui tint le Coran et le miroir, et lui fit boire la coupe à demi vidée par Ruh-afza. Quand toutes ces cérémonies furent terminées, Muzaffar et Husn-ara donnèrent à leur fille, en se séparant d'elle, une dot considérable, tant en argent comptant qu'en effets et en esclaves. Firoz et Taj-ulmuluk, à la tête de la procession nuptiale, retournèrent à Jazira-Iram, où on continua pendant quelques jours de se livrer à la joie ; puis Bakawali et son fidèle époux conduisirent pompeusement Bahram et Ruh-afza au Mulk-i nigarîn. Aussitôt qu'ils furent arrivés, on s'empressa de le faire savoir au père et à la mère de Bahram, et on leur raconta tout ce qui s'était passé. La vue de ce fils bien-aimé et de son aimable femme leur causa la joie la plus vive, et ils témoignèrent leur reconnaissance à Bakawali, à qui était dû un aussi heureux résultat. En réjouissance, le ministre voulut donner une fête. Il y appela tous les musiciens de la ville ; il y conduisit le roi lui-même et y invita les émirs grands et petits. Cette fête, embellie par la danse et la musique, dura plusieurs jours ; chacun en fut enchanté. On offrit au roi et aux princes des centaines de plats couverts d'objets précieux et de pierreries ; on fit des présents à tout le monde ; on distribua de l'argent avec abondance ; ensuite on reconduisit le monarque à son palais et on invita les convives à se retirer. De son côté, Bakawali appela Hammala et lui ordonna de transporter son jardin en ce lieu. Dans deux ou quatre jours, ses désirs furent accomplis, et elle offrit ce jardin délicieux à Ruh-afza et à Bahram pour leur résidence.

Ainsi se terminèrent les aventures de ces couples intéressants : chacun fut content et satisfait.

VERS. — « 0 Dieu ! inspire-moi ce que je dois faire, comme tu as inspiré les personnages dont j'ai raconté l'histoire.

Copié de Gallica

Point mentionnant l'article

vendredi 4 août 2017

Cependant, tout en avançant, il y a un mauvais augure ou un autre. Il y a de mauvais augures pour gagner un revenu. Maya, le chat, vous rend inconscients. Il existe la pièce de théâtre de Gul-bakavli (une pièce avec un chat et une souris).