Bhagîratha et la descente du Gange du Ciel sur la Terre
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Quand cet anachorète, commodément assis, eut mis fin à son discours, Râma, joignant les mains, adressa au magnanime Viçvâmitra cette nouvelle demande : « Il n’y a pas moins de mérite à écouter qu’à dire, saint brahme, l’histoire que tu viens de conter : aussi désiré-je l’entendre avec une plus grande extension. Pour quelle raison la nymphe Gangâ roule-t-elle ainsi dans trois lits, et vient-elle se répandre au milieu des hommes, elle qui est le fleuve des Dieux ? Quels devoirs a-t-elle, cette nymphe, si versée dans la science des vertus, à remplir dans les trois mondes ? »
Alors Viçvâmitra, l’homme aux grandes mortifications, répondant aux paroles du Kakoutsthide, se mit à lui conter cette histoire avec étendue :
« Jadis un roi, nommé Sagara, juste comme la justice elle-même, était le fortuné monarque d’Ayaudhyâ : il n’avait pas et désirait avoir des enfants. De ses deux épouses, la première était la fille du roi des Vidarbhas, princesse aux beaux cheveux, justement appelée Kéçinî et qui, très-vertueuse, n’avait jamais souillé sa bouche d’un mensonge. La seconde épouse de Sagara était la fille d’Aristhtanémi, femme d’une vertu supérieure et d’une beauté sans pareille sur la terre.
« Excité par le désir impatient d’obtenir un fils, ce roi, habile archer, s’astreignit à la pénitence avec ses deux femmes sur la montagne, où jaillit la source du fleuve, qui tire son nom de Bhrigou. Enfin, quand il eut ainsi parcouru mille années, le plus éminent des hommes véridiques, l’anachorète Bhrigou, qu’il s’était concilié par la vigueur de ses mortifications, accorda, noble Kakoutsthide, cette grâce au monarque pénitent :
« Tu obtiendras, saint roi, de bien nombreux enfants, et l’on verra naître de toi une postérité, à la gloire de laquelle rien dans le monde ne sera comparable. L’une de tes femmes accouchera d’un fils pour l’accroissement infini de ta race ; l’autre épouse donnera le jour à soixante mille enfants. »
« Quand il eut ainsi parlé, ces deux femmes de Sagara, joignant les mains, dirent au solitaire, qui s’était amassé un trésor de pénitence, de justice et de vérité : « Qui de nous sera mère d’un seul fils, saint brahme, et qui sera mère de si nombreux enfants ? voilà ce que nous désirons apprendre : que cette faveur accordée soit pour nous une vérité complète ! »
« À ces mots, l’excellent anachorète de répondre aux deux femmes cette parole bienveillante : « J’abandonne cela à votre choix. Demandez-moi ce que vous souhaitez : chacune de vous obtiendra l’objet de son désir : celle-ci un seul fils avec une longue descendance, celle-là beaucoup de fils, qui ne laisseront aucune postérité. »
« D’après ces paroles du solitaire, la belle Kéçini demanda et reçut le fils unique, Râma, qui devait propager sa race. La sœur de Garouda, Soumalî, la seconde épouse, obtint le don qu’elle avait préféré, vaillant fils de Raghou, les illustres enfants au nombre de soixante mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux des hommes vertueux, en décrivant un pradakshina autour du saint anachorète, et s’en retourna dans sa ville, accompagné de ses deux femmes.
« Quand il se fut écoulé un assez long temps, la première des épouses mit au monde un fils de Sagara : il fut nommé Asamandjas. Mais l’enfant à qui Soumati donna le jour, noble Raghouide, était une verte calebasse : elle se brisa, et l’on en vit sortir les soixante mille fils.
« Les nourrices firent pousser la petite famille en des urnes pleines de beurre clarifié, et tous, après un laps suffisant d’années, ils atteignirent dans cette couche au temps de l’adolescence. Les soixante mille fils du roi Sagara furent tous égaux en âge, semblables en vigueur et pareils en courage.
« L’ainé de ces frères, Asamandjas fut banni par son père de la ville, où ce héros exterminateur des ennemis s’appliquait à nuire aux citadins. Mais Asamandjas eut un fils, nommé Ançoumat, prince estimé par tout le monde et qui avait pour tout le monde une parole gracieuse.
« Ensuite et longtemps après, noble fils de Raghou, cette pensée naquit en l’esprit de Sagara : « Il faut, se dit-il, que je célèbre le sacrifice d’un açwa-médha.
« Dans cette contrée où le mont Vindhya et le fortuné beau-père de Çiva, l’Himalaya, ce roi des montagnes, se contemplent mutuellement et semblent se défier ; dans cette contrée, dis-je, Sagara le magnanime célébra son pieux sacrifice ; car c’est un pays grand, saint, renommé, habité par un noble peuple.
« Là, d’après son ordre, vint avec lui son petit-fils, le héros Ançoumat, habile à manier un arc pesant, habile à conduire un vaste char.
« Tandis que l’attention du roi était absorbée dans la célébration du sacrifice, voici que tout à coup un serpent sous la forme d’Ananta se leva du fond de la terre, et déroba le cheval destiné au couteau du sacrificateur. Alors, fils de Raghou, voyant cette victime enlevée, tous les prêtres officiants viennent trouver le royal maître du sacrifice, et lui adressent les paroles suivantes :
« Qui que ce soit qui, sous la forme d’un serpent, a dérobé le coursier destiné au sacrifice, roi, il faut que tu donnes la mort à ce ravisseur et que tu nous ramènes le cheval ; car son absence est dans la cérémonie une grande faute pour la ruine de nous tous. Accomplis donc ce devoir, afin que ton sacrifice n’ait aucun défaut. »
« Quand le prince eut écouté dans cette grande assemblée ces pressantes paroles de ses directeurs spirituels, il fit appeler devant lui ses soixante mille fils, et leur tint ce langage : « Je vois que ni les Rakshasas, ni les Nâgas eux-mêmes n’ont pu se glisser dans cette auguste cérémonie ; car ce sont les grands rishis qui veillent sur mon sacrifice. Qui que ce soit des êtres divins qui, sous la forme d’un serpent, s’est emparé du cheval, vous, mes fils, voyant avec une juste colère ce défaut jeté dans les cérémonies introductives de mon sacrifice, allez, soit qu’il se cache dans les enfers, soit qu’il se tienne au fond des eaux, allez, dis-je, le tuer, ramenez-moi le cheval, et puisse le bonheur vous accompagner !
« Fouillant jusque dans les humides guirlandes de la mer et creusant le globe entier avec de longs efforts, cherchez tant que vous ne verrez point le cheval s’offrir enfin à vos yeux. Que chacun de vous brise un yaudjana de la terre ; allez tous en vous suivant ainsi les uns les autres, selon cet ordre, que je vous impose, de chercher avec soin le ravisseur de notre cheval.
« Quant à moi, lié par les cérémonies préliminaires de mon sacrifice, je me tiendrai ici, accompagné de mon petit-fils et des prêtres officiants, jusqu’au temps où le bonheur veuille que vous ayez bientôt découvert le coursier. »
« Dès que Sagara eut ainsi parlé, ses fils, Râma, exécutèrent , d’une âme joyeuse, l’ordre paternel et se mirent aussitôt à déchirer la terre. Ces hommes héroïques fendent le sein du globe, chacun l’espace d’un yaudjana, avec une vigueur et des bras égaux à la force du tonnerre. — Ainsi brisée à coups de bêches, de massues, de lances , de hoyaux et de pics, la terre pousse comme des cris de douleur. — Il en sortait un bruit immense de Nâgas, de serpents aux grandes forces, de Rakshasas et d’Asouras ou tués ou blessés.
« En effet, d’une vigueur augmentée par la colère, tous ces hommes eurent bientôt déchiré soixante mille yaudjanas carrés du globe jusqu’aux voûtes des régions infernales.
« Ainsi, creusant de tous côtés la terre, ces fils du roi avaient parcouru le Djamboudwîpa, c’est-à-dire l’Inde, hérissé de montagnes.
« Ensuite, les Dieux avec les Gandharvas, avec le peuple même des grands serpents, courent, l’âme troublée, vers l’aïeul suprême des créatures, et, s’étant prosternés devant lui, tous les Souras, agités d’une profonde épouvante, adressent au magnanime Brahma les paroles suivantes : « Heureuse Divinité, toute la terre est creusée en tous lieux par les fils de Sagara, et ces vastes fouilles causent une destruction immense des créatures vivantes. « Voici, disent-ils, ce Démon, perturbateur de nos sacrifices, le ravisseur du cheval ! » et, parlant ainsi, les fils de Sagara détruisent l’une après l’autre toutes les créatures. Informé de ces troubles, Dieu, à la force puissante, daigne concevoir un moyen dans ta pensée, afin que ces héros, qui cherchent le cheval dévoué au sacrifice, n’ôtent plus à tous les animaux une vie qu’ils ont reçue de toi. »
« À ces mots, le suprême aïeul des créatures répondit en ces termes à tous les Dieux tremblants d’épouvante : « Le ravisseur du cheval est ce Vasoudéva-Kapila, qui soutient seul tout l’univers et de qui l’origine échappe à toute connaissance. S’il a dérobé la victime, c’est parce qu’il en avait jadis vu dans l’avenir ces conséquences : le déchirement de la terre et la perte des Sagarides à la force immense : voilà quel est mon sentiment. »
« Après qu’ils eurent entendu parler ainsi l’antique père des créatures, les Dieux, les Rishis, les mânes des ancêtres et les Gandharvas s’en retournèrent, comme ils étaient venus, dans leurs palais du triple ciel.
« Ensuite, bruyante comme le tonnerre de la foudre, s’éleva la voix des vigoureux fils de Sagara, occupés à fouir la terre. Ayant fouillé entièrement ce globe et décrit un pradakshina autour de lui, tous les Sagarides s’en vinrent à leur père et lui dirent ces paroles :
« Nous avons parcouru toute la terre et fait un vaste carnage d’animaux aquatiques, de grands serpents, de Daityas, de Dânavas, de Rakshasas ; et cependant nulle part, ô roi, le perturbateur de ton sacrifice ne s’est offert à nos yeux. Que veux-tu, père chéri, que nous fassions encore ? Réfléchis là-dessus, et donne-nous tes ordres. »
« Alors Sagara se mit à songer, et fit cette réponse à ce discours de tous ses fils : « Cherchez de nouveau mon cheval, creusez même ces régions infernales, et, quand vous aurez saisi le ravisseur de mon coursier, revenez enfin, couronnés du succès. »
« À ces mots de leur auguste père, les soixante mille fils de Sagara courent de tous les côtés aux régions infernales.
« Mais, tandis qu’ils travaillent de toutes parts à creuser la terre, voici qu’ils aperçoivent devant eux l’auguste Nârâyana et le cheval, qui se promène en liberté auprès de ce Dieu, nommé aussi Kâpila. À peine ont-ils cru voir en Vishnou le ravisseur du cheval, que, tout furieux, ils courent sur lui avec des yeux enflammés de colère, et lui crient : « Arrête ! arrête là ! »
« Alors ce magnanime, infini dans sa grandeur, envoie sur eux un souffle de sa bouche, qui rassemble tous les fils de Sagara et fait d’eux un monceau de cendres. »
« Étant venu à penser, noble rameau de l’antique Raghou, que ses fils étaient déjà partis depuis longtemps, Sagara tint ce langage à son petit-fils, qu’enflammait un héroïsme naturel : « Va-t’en à la recherche de tes oncles et du méchant qui a dérobé mon coursier ; mais songe que dans les cavités de la terre habite un grand nombre d’êtres. Ne marche donc pas sans être muni de ton arc et préparé contre leurs attaques. Quand tu auras, bien-aimé fils, trouvé tes oncles et tué l’être qui met des entraves à mon vœu, reviens alors, couronné du succès, et conduis-moi à l’accomplissement de mon sacrifice : tu es un héros, tu possèdes maintenant la science, et ta bravoure est égale à celle de tes aïeux. »
« À ces paroles du magnanime Sagara, Ançoumat prit son arc avec son épée, Râma, et se mit en route d’un pas accéléré. Sans délai, suivant le même chemin qu’ils avaient déjà parcouru, l’adolescent marcha d’une grande vitesse à la recherche de ses oncles.
« Il contempla ce vaste carnage d’Yakshas et de Rakshasas, que les nobles fossoyeurs avaient exécuté, et vit enfin debout devant lui ce pilier vivant de la plage orientale, l’éléphant Viroûpâksha. — Ançoumat lui rendit l’honneur d’un pradakshina, lui demanda comment il se portait, et s’informa ensuite de ses oncles, puis de l’être inconnu qui avait dérobé le cheval. À ces questions d’Ançoumat, l’éléphant, soutien de ce quartier, répondit au jeune homme, debout près de lui : « Ton voyage sera heureux. » — Ces paroles entendues, le neveu de soixante mille oncles reprit son chemin et continua à s’enquérir successivement avec le respect convenable auprès des trois autres éléphants de l’espace. Cette réponse même fut rendue au jeune et bouillant héros Ançoumat : « Tu retourneras chez toi, honoré et maître du cheval. »
« Quand il eut recueilli ces bonnes paroles des éléphants, il s’avança d’un pied léger vers l’endroit où les Sagarides, ses oncles, n’étaient plus qu’un monceau de cendres. Et, devant le funèbre spectacle de ce tumulaire amas, le fils d’Asamandjas, accablé sous le poids de sa douleur, se répandit en cris plaintifs.
« Il vit aussi errer non loin de là ce coursier qu’un serpent avait enlevé, un jour de pleine lune, dans le bois de la Vélà.
« Ce héros à la splendeur éclatante désirait célébrer, en l’honneur de ces fils du roi, la cérémonie d’en arroser les cendres avec les ondes lustrales : il avait donc besoin d’eau, mais nulle part il ne voyait une source. Tandis qu’il promène autour de lui ses regards, voici qu’il aperçoit en ce lieu, vaillant Râma, l’oncle maternel de ses oncles, Garouda, le monarque des oiseaux. Et ce rejeton de Vinatâ aux forces puissantes lui tint ce langage : « Ne t’afflige pas, ô le plus éminent des hommes ; cette mort sera glorifiée dans les mondes. C’est Kapila même, l’infini, qui a consumé ces guerriers invincibles : voici, héros, la seule manière dont tu puisses verser de l’eau sur eux. La fille aînée de l’Himalaya, la purificatrice des mondes, la Gangâ, cette reine des fleuves, doit laver de ses ondes tes infortunés parents, dont Kapila fit un monceau de cendres. Aussitôt que le Gangâ, chérie des mondes, aura baigné cet amas de leurs cendres, tes oncles, mon bien-aimé, s’en iront au ciel !
« Amène, s’il t’est possible, du séjour des Immortels, la Gangâ sur la face de la terre ; procure ici-bas, et puisse le bonheur sourire à ton noble dessein ! procure ici-bas la descente du fleuve sacré. Prends ce coursier et retourne chez les tiens, comme tu es venu : il est digne de toi, vaillant héros, de mener à bonne fin le sacrifice de ton aïeul. »
« Docile aux paroles de Garouda, le vigoureux autant qu’illustre Ançoumat s’empara du cheval et revint d’un pied hâté au lieu où cette victime devait être immolée.
« Arrivé devant le roi au moment où celui-ci venait enfin d’achever les cérémonies initiales de son açwamédha, il répéta à son aïeul, noble fils de Raghou, les paroles de l’oiseau Garouda ; et le monarque, ému au récit affreux d’Ançoumat, termina le sacrifice avec une âme pleine de tristesse. — Quand il eut achevé complètement sa grande cérémonie, ce maître sage d’un vaste empire s’en retourna dans sa capitale, mais il n’arriva point à trouver un moyen pour amener la Gangâ sur la terre ; et, ce dessein échoué, il paya son tribut à la mort, après qu’il eut gouverné le monde l’espace de trente mille années. »
« Des que le noble Sagara fut monté au ciel, digne rejeton de Raghou, ô Râma, le vertueux Ançoumat fut élu comme roi par la volonté des sujets. Ce nouveau souverain fut un monarque bien grand, et de lui naquit un fils, nommé Dilîpa. Ançoumat, prince d’une haute renommée, remit l’empire aux mains de ce Dilîpa, et se retira sur une cime de l’Himalaya, où il embrassa la carrière de la pénitence. Ce meilleur des rois, Ançoumat, que la vertu ceignit d’un éclat immortel, voulait obtenir à force de macérations, que la Gangâ descendît purifiante ici-bas ; mais, n’ayant pu voir son désir accompli, malgré trente-deux mille années de la plus rigoureuse pénitence, le magnanime saint à la splendeur infinie passa de la terre au ciel.
« Dilipa même, éblouissant de mérites, célébra de nombreux sacrifices et régna vingt mille ans sur la terre-mais, conduit par la maladie sous la main de la mort, il n’arriva point, ô le plus éminent des hommes, à dénouer le nœud pour la descente du Gange ici-bas. S’en allant donc au monde du radieux Indra, qu’il avait gagné par ses œuvres saintes, cet excellent roi abandonna sa couronne à son fils Bhagîratha, qui fut, rameau bien-aimé de Raghoti, un monarque plein de vertu ; mais il n’avait pas d’enfant, et le désir d’un fils semblable à son père était sans cesse avec lui.
« Ascète énergique, il se macéra sur le mont Caukarna dans une rigide pénitence : se tenant les bras toujours levés en l’air, se dévouant l’été aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant l’hiver dans l’eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées pluvieuses, n’ayant que des feuilles arrachées pour seule nourriture ; il tenait en bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence.
« À la fin de mille années, charmé de ses cruelles mortifications, l’auguste et fortuné maître des créatures, Brahma vint à son ermitage ; et là, monté sur le plus beau des chars, environné même par les différentes classes des Immortels, adressant la parole au solitaire dans l’exercice de sa pénitence : « Bienheureux Bhagiralha, lui dit-il, je suis content de toi ; reçois donc maintenant de moi la grâce que tu souhaites, saint monarque de la terre. »
« Ensuite, à cet aspect de Brahma, venu chez lui en personne, l’éblouissant anachorète, creusant les deux paumes de ses mains jointes, répondit en ces termes :
« Si Bhagavat est content de moi, s’il est quelque valeur à ma pénitence, que les fils de Sagara obtiennent par moi en récompense la cérémonie des eaux lustrales ; que, cette cendre vaine de leurs corps une fois lavée par la Gangâ, tous nos aïeux purifiés entrent sans tache dans le séjour du ciel ; que cette race illustre ne vienne jamais à s’éteindre en aucune manière dans la famille d’Ikshwâkou ! Je n’ai rien à demander qui me soit plus cher. »
« À ces paroles du royal solitaire, l’aïeul originel de tous les êtres lui répondit en ce gracieux langage orné de syllabes douces : « Bienheureux Bhagîratha, distingué jadis par ton adresse à conduire un char, maintenant par la richesse de tes mortifications, que la famille d’Ikshwâkou impérissable, comme tu veux, ne soit jamais retranchée des vivants.
« Tombée des cieux, la Gangâ, qui est le plus grand des fleuves, briserait entièrement la terre dans sa chute par la masse énorme de ses flots. Il faut donc, ô roi, supplier d’abord le dieu Çiva de porter lui-même cette cataracte ; car il est certain que la terre ne pourra jamais soutenir le saut du Gange. Je ne vois pas dans le monde une autre puissance que Çiva capable de supporter l’impétuosité écrasante du fleuve tombant : implore donc cette grande divinité. »
« Il dit, et, quand il eut de nouveau engagé ce roi à conduire le Gange sur la terre, l’aïeul primordial des créatures, Bhagavat s’en alla dans le triple ciel. »
« Après le départ de cet aïeul originel de tous les êtres, le royal anachorète jeûna encore une année, se tenant sur un pied, le bout seul d’un orteil appuyé sur le sol de la terre, ses bras levés en l’air, sans aucun appui, n’ayant pour aliment que les souffles du vent, sans abri, immobile comme un tronc d’arbre, debout, privé de sommeil et le jour et la nuit. Ensuite, quand l’année eut accompli sa révolution, le Dieu que tous les Dieux adorent et qui donne la nourriture à tous les animaux, l’époux d’Oumâ parla ainsi à Bhagiratha :
« Je suis content de toi, ô le plus vertueux des hommes ; je ferai la grande chose que tu désires : je soutiendrai, tombant des cieux, le fleuve au triple chemin. »
« À ces mots, étant monté sur la cime de l’Himalaya, Mahéçwara, adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit à la Gangà : « Descends ! »
Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son djata, formant un bassin large de plusieurs yaudjanas et semblable à la caverne d’une montagne. Alors, tombée des cieux, la Gangâ, ce fleuve divin, précipita ses flots avec une grande impétuosité sur la tête de Çiva, infini dans sa splendeur.
« Là, troublée, immense, rapide, la Gangâ erra sur la tête du grand Dieu le temps qu’il faut à l’année pour décrire sa révolution. Ensuite, pour obtenir la délivrance du Gange, Bhagiratha de nouveau travailla à mériter la faveur de Mahadeva, l’immortel époux d’Oumâ. Alors, cédant à sa prière, Çiva mit en liberté les eaux de la Gangâ ; il baissa une seule natte de ses cheveux, ouvrant ainsi de lui-même un canal, par où s’échappa le fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands Dieux, le purificateur du monde, le Gange, enfin, vaillant Râma.
« À ce spectacle assistaient les Dieux, les Rishis, les Gandharvas et les différents groupes des Siddhas, tous montés, les uns sur des chars de formes diverses, les autres sur les plus beaux des chevaux, sur les plus magnifiques éléphants, et les Déesses venues aussi là en nageant, et l’aïeul originel des créatures, Brahma lui-même, qui s’amusait à suivre le cours du fleuve. Toutes ces classes des Immortels à la vigueur infinie s’étaient réunies là, curieuses de voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Gangâ dans le monde inférieur.
« Or, la splendeur naturelle à ces troupes des Immortels rassemblés et les magnifiques ornements dont ils étaient parés illuminaient tout le firmament d’une clarté flamboyante, égale aux lumières de cent soleils ; et cependant le ciel était alors enveloppé de sombres nuages.
« Le fleuve s’avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et sinueux ; tantôt il se développait en largeur, tantôt ses eaux profondes marchaient avec lenteur, et tantôt il heurtait ses flots contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces variées des reptiles et des poissons.
« Le ciel était enveloppé comme d’éclairs jaillissants çà et là : l’atmosphère, toute pleine d’écumes blanches par milliers, brillait, comme brille dans l’automne un lac argenté par une multitude de cygnes. L’eau, tombée de la tête de Mahadéva, se précipitait sur le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois en tourbillons, avant de suivre un cours régulier sur le sein de Prithivî.
« Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas, qui habitaient sur le sein de la terre, nettoyer avec les Nâgas la route du fleuve à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux limpides ondes, qui s’étaient rassemblées sur le corps de Çiva, et, l’ayant répandue sur eux, ils devinrent à l’instant même lavés de toute souillure. Ceux qu’une malédiction avait précipités du ciel sur la face de la terre, ayant reconquis par la vertu de cette eau leur ancienne pureté, remontèrent dans les palais éthérés. Tout au long de ses rives, les Rishis divins, les Siddhas et les plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les Dieux et les Gandharvas chantaient, les chœurs des Apsaras dansaient, les troupes des anachorètes se livraient à la joie, l’univers entier nageait dans l’allégresse.
« Cette descente de la Gangà comblait enfin de plaisir tous les trois mondes. Le royal saint à la splendeur éclatante, Bhagîralha, monté sur un char divin, marchait à la tête. Ensuite, avec la masse de ses grandes vagues, noble fils de Raghou, la Gangà venait par derrière, comme en dansant. Dispersant çà et là ses eaux d’un pied allègre, parée d’une guirlande et d’une aigrette d’écume, pirouettant dans les tourbillons de ses grandes ondes, déployant une légèreté admirable, elle suivait la route de Bhagîratha et s’avançait comme en s’amusant d’un folâtre badinage. Tous les Dieux et les troupes des Rishis, les Daityas, les Dànavas, les Rakshasas, les plus éminents des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras, les grands serpents et tous les chœurs des Apsaras suivaient, noble Râma, le char triomphal de Bhagiratha.
« De même, tous les animaux qui vivent dans les eaux accompagnaient joyeux le cours du fleuve célèbre, adoré en tous les mondes. Là où allait Bhagîratha, le Gange y venait aussi, ô le plus éminent des hommes. Le roi se rendit au bord de la mer, aussitôt, baignant sa trace, la Gangà se mit à diriger là sa course. De la mer, il pénétra avec elle dans les entrailles de la terre, à l’endroit fouillé par les fils de Sigara ; et, quand il eut introduit le Gange au fond du Tartare, il consola enfin tous les mânes de ses grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux du fleuve sacré. Alors, s’étant revêtus de corps divins, tous de monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut vu ce magnanime laver ainsi tous ses oncles, Brahma, entouré des Immortels, adressa au roi Bhagîratha ces paroles :
« Tigre saint des hommes, tu as délivré tes antiques aïeux, les soixante mille fils du magnanime Sagara. En mémoire de lui, ce réceptacle éternel des eaux, la grande mer, appelée désormais Sàgara dans le monde, portera, n’en doute point, ce nom d’âge en âge à la gloire.
« Aussi longtemps que l’on verra subsister dans ce monde-ci l’immortel Sàgara, c’est-à-dire la mer, aussi longtemps doit habiter dans le Paradis le roi Sagara, accompagné de ses fils. Cette Gangâ, saint monarque, deviendra même ta fille.
« Elle sera donc appelée Bhaghîrathî, nom sous lequel on connaîtra cette nymphe dans les trois mondes, comme elle devra à sa venue sur la terre le nom de Gangâ.
« Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange existera sur la terre, aussi longtemps ta gloire impérissable marchera disséminée dans les mondes ! Célèbre donc, ici la cérémonie de l’eau en l’honneur de tes ancêtres ; accomplis ce vœu en mémoire de tous, ô loi. qui règnes sur les enfants de Manou ! Ton illustre bisaïeul, ce vertueux Sagara, le plus juste des hommes justes, ne put satisfaire en cela son désir.
« De même, Ançoumat, d’une splendeur incomparable dans le monde, ne put, cher ami, effectuer son vœu de faire descendre le Gange, qu’il invitait à couler sur la terre.
« Dilîpa même, ton illustre père, si ferme en tous ses devoirs de kshatrya, était d’une énergie sans mesure ; il désirait voir le Gange ici-bas, mais il échoua dans sa pieuse tentative : et cependant ses mortifications n’avaient point eu d’égales parmi celles des antiques rois, qui avaient embrassé la vie d’anachorète et que la vertu illuminait d’une splendeur semblable à la sainte auréole des Maharshis.
« Par toi seul, noble taureau des hommes, cette grâce a donc été obtenue ; tu as acquis par là une renommée incomparable dans le monde et même estimée dans le ciel par tous les treize plus grands Dieux. Cette descente du Gange, dont tu as gratifié la terre, vaillant dompteur des ennemis, élève bien haut pour toi un trône de vertus, où elle te fait monter, ascète sans péché.
« Purifie-toi d’abord toi-même, ô le plus grand des hommes, dans ces ondes éternellement dignes, et, devenu pur, goûte le fruit de ta pureté, ô le plus vertueux des mortels. Ensuite, célèbre à ton aise en l’honneur de tes ancêtres la cérémonie des eaux lustrales. Adieu, noble taureau des hommes ; sois heureux : je retourne au monde du Paradis ! »
« Quand elle eut ainsi parlé au vaillant Bhagîratha, la Divinité sainte de s’en aller, accompagnée des Immortels, au monde de Brahma, où ne pénètrent pas les maladies.
« Maintenant, Râma, je t’ai pleinement exposé l’histoire du Gange : le salut soit donc à toi, et puisse sur toi descendre la félicité ! voici arrivée l’heure de la prière du soir. Cette descente du Gange, dont je viens de présenter le récit, procure à tous ceux qui l’entendent raconter les richesses, la renommée, une longue vie, le ciel et même la purification des péchés. »
Extrait du Râmâyana copié de Wikisource
Point mentionnant l'article
Sur le chemin de bhakti, ils n'ont qu'une foi aveugle. Ils parlent de Shiv Kashi; puis, ils disent que Shiva a apporté le Gange, et que le Gange est sorti de Bhagirath, (le char chanceux). Comment des eaux peuvent-elles sortir de la tête de quelqu'un? Le Gange peut-il sortir des cheveux de Baghirath assis sur la montagne?