D’Alep à Paris Les pérégrinations d'un jeune syrien au temps de Louis XIV

Durée de lecture estimée : 4 mn

Hanna Dyâb, chrétien maronite d’Alep, fait le récit du voyage effectué dans sa jeunesse en compagnie du Français Paul Lucas, au début du xviiie siècle. Son texte en arabe nous est parvenu sous la forme d’un manuscrit unique, inédit à ce jour, conservé à la Bibliothèque vaticane. Le périple conduit l’auteur d’Alep à Tripoli, Saïda, Chypre, puis en Égypte, d’où il rejoint la Libye, puis Tunis. De là il passe à Livourne, Gênes et Marseille, avant de gagner Paris, où son séjour culmine avec sa réception à Versailles dans les appartements de Louis XIV. Sur le chemin du retour, il passe par Smyrne et Constantinople, d’où il rejoint Alep en traversant l’Anatolie en caravane. Conteur hors pair, Hanna Dyâb fut l’informateur d’Antoine Galland pour une douzaine de contes des Mille et Une Nuits, notamment Aladin et Ali Baba. Extrêmement vivant, son récit relate rencontres et conversations, déplacements en caravane, tempêtes et attaques de corsaires en mer. Il décrit précisément l’horloge astronomique de l’église Saint-Jean à Lyon, la vie sur les galères, le Grand Hiver de 1709, le supplice de la roue ou une représentation d’Atys de Lully à l’Opéra. Il entrecoupe son récit d’histoires plus ou moins légendaires, inspirées de vies de saints, de contes populaires, de faits divers. Le regard vif et original d’un “Oriental” sur le monde mé­diterranéen et la France au temps de Louis XIV.

Antoine Galland parle plusieurs fois de Hanna dans son Journal, en des termes plutôt affectueux. Il faut dire que l’Aleppin lui a été précieux, puisque, en un certain nombre de séances, il lui a raconté des histoires qui lui manquaient pour terminer ses Mille et Une Nuits, qui allaient faire sa renommée. Et parmi ces contes, pour lesquels on n’a d’autre source que ce que Hanna a confié à Galland, figurent quelques-uns des plus célèbres comme Ali Baba et La Lampe d’Aladin, qui démontrent que le maronite d’Alep “est probablement le plus grand conteur moderne nommément connu” et qu’il “est temps qu’il bénéficie, de la part des spécialistes comme du public, de l’attention qu’il mérite pour sa contribution à l’œuvre de Galland”. Malheureusement, comme nous l’avons dit, Hanna ne livre qu’un témoignage succinct de sa collaboration avec l’orientaliste, qui risque de décevoir spécialistes et amateurs des Mille et Une Nuits. Lorsque, des lustres après les faits, il consigne ses souvenirs, il n’a pas conscience d’avoir hautement contribué à la culture européenne, voire mondiale. Il n’a pas saisi qu’entre temps les contes qu’il avait racontés étaient devenus des best-sellers de la littérature européenne. Son récit confirme en tout cas qu’il est un conteur hors pair.

De plus, ces contes donnent “à la représentation de l’enfance et de la formation de jeunes héros une place nouvelle”, ce qui est le cas aussi de notre récit, entrecoupé d’anecdotes et d’observations concernant l’enfance, l’adolescence, et l’éducation. Et si Hanna était Aladin ? Dans les deux cas, un jeune homme qui a perdu son père traverse une crise. C’est à ce moment qu’il rencontre une sorte de tuteur étranger… “L’oncle” d’Aladin s’avère être un manipulateur. Quant à Paul Lucas, Hanna, fort suspicieux à son égard au moment de sa première rencontre, prit des renseignements sur lui avant d’accepter de le servir. À la sortie d’Alep, près de Keftine, le voyageur français fit descendre quelqu’un dans un caveau recouvert d’un rocher, d’où il sortit… une lampe ! N’estce pas ce que “l’oncle” demandera de faire à Aladin ? Le personnage du manipulateur est assez fréquent dans les contes. On en trouve d’autres exemples dans le récit de Hanna, comme cet escroc arménien qui, à Paris, gagne son amitié en se prétendant un compatriote d’Alep, ce qui a manqué lui valoir des ennuis avec les sbires du lieutenant général de police. Le goût des pierres précieuses rapproche cet aventurier de Paul Lucas. Hanna admire beaucoup son maître, et l’envie même, pour ses “connaissances étendues en matière de joaillerie et de métaux ignorés dans nos pays” [23r]. Malheureusement, ce savoir ne lui a pas été transmis, comme il le déplore dans son récit : “Moi je n’avais pas de connaissance en la matière, et n’y fus pas plus initié lors de notre voyage” [29v]. Aladin, au contraire, “acheva de se former” “dans les boutiques des plus gros marchands”, notamment chez les joailliers, et, à “force de voir vendre et acheter de toutes sortes de ces pierreries dans leurs boutiques, il en apprit la connaissance et le prix”. En outre, “l’oncle” avait promis à Aladin de lui trouver “une boutique garnie de riches étoffes et de toiles fines”, qui lui permettrait de vivre honorablement. “Cette offre flatta fort Aladin, à qui le travail manuel déplaisait d’autant plus qu’il avait assez de connaissances pour s’être aperçu que les boutiques de ces sortes de marchandises étaient propres et fréquentées, et que les marchands étaient bien habillés et fort considérés.”

de lui trouver “une boutique garnie de riches étoffes et de toiles fines”, qui lui permettrait de vivre honorablement. “Cette offre flatta fort Aladin, à qui le travail manuel déplaisait d’autant plus qu’il avait assez de connaissances pour s’être aperçu que les boutiques de ces sortes de marchandises étaient propres et fréquentées, et que les marchands étaient bien habillés et fort considérés.”

Ne se trouve-t-il pas justement qu’à son retour à Alep Hanna sera établi dans une boutique de draps, sous la conduite d’un oncle ? Il est difficile de distinguer ce qui, dans les contes racontés par Hanna, vient de lui, et ce qui y est imputable à l’écriture de Galland, qui ne s’est sans doute pas contenté de traduire les histoires, mais qui y a fait des interpolations et des modifications1. Pour ce qui concerne l’histoire d’Aladin, en tout cas, qu’il aurait rédigée de sa main après en avoir fait le récit à Galland, il n’est pas absurde de vouloir y déceler des éléments autobiographiques venant de Hanna2. Inversement, il est naturel que le récit autobiographique de ce dernier emprunte des éléments narratifs et stylistiques aux contes : on adopte nécessairement une forme littéraire préexistante pour se raconter soi-même.

Extraits copiés de Extrait de '"Alep à Paris. Les Pérégrinations d'un jeune Syrien au temps de Louis XIV" d'Hanna Dyâb

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vendredi 9 août 2019

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